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2016 : rien de nouveau sous le soleil !

Eric DELBECQUE, Président d'honneur de l'ACSE

Rien de nouveau sous le soleil en 2016 ! On veut toujours que la nouvelle année apporte son lot d’inédit : l’ACSE choisit de constater que la continuité s’impose. Celle des défis que l’Hexagone doit relever. A commencer par celui de la protection de nos concitoyens, qu’ils se trouvent dans des espaces privés, dans des lieux publics, ou à l’intérieur des entreprises dans lesquelles ils passent une grande partie de leur journée.

Ce qui impose de bousculer résolument nos vieilles certitudes sur la sûreté des entreprises, ces dernières apparaissant tout aussi menacées que les symboles de l’Etat ou la voie publique. Les attentats du 13 novembre l’ont clairement démontré.

Bien évidemment, ce débat très spécialisé exige de venir à bout parallèlement de nos scléroses intellectuelles, et plus précisément idéologiques. Il convient donc de lutter contre l’empire de l’éphémère et de la désinformation qui assiège nos esprits.

La société de la caricature…

Société de l’information dit-on ? À condition de bien mesurer ce que cette formule signifie. Elle désigne tout ce qui est porté à la connaissance d’un public, plus ou moins étendu. Ce n’est pas pour autant que l’ensemble des contenus qu’elle véhicule se révèle de qualité, ou même vrai… Ce qui occupe un peu trop nos écrans ou les colonnes des quotidiens présente un intérêt souvent limité. À tel point d’ailleurs que ce qui tourne en boucle quarante-huit heures durant sur les ondes, les journaux télévisés et les éditions en ligne sombre le lendemain dans l’oubli.

De cette avalanche d’images et de mots, on ne retient finalement rien. Grande leçon pour la communication de crise ! Cela permet de relativiser bien des scandales et devrait rassurer de nombreuses victimes parmi les célébrités tombées sous les balles médiatiques : le bouc émissaire d’hier pourra devenir le héros, voire la star de demain… et inversement. La société médiatique consacre l’empire de l’éphémère : elle rend réversible tout triomphe et toute défaite. Jean-Marie Messier, Bernard Tapie ou DSK illustrèrent chacun à leur tour cette évidence, et l’on pourrait citer bien d’autres exemples.

D’une certaine manière, on peut estimer que le mal fournit le remède. Si les procès médiatiques sont brutaux et expéditifs, ils semblent de plus en plus temporaires. Les cibles expiatoires peuvent raisonnablement les considérer – à quelques exceptions près – comme un bref purgatoire, certes douloureux et éprouvant, mais réversible. Pour peu qu’elles aient une bonne capacité de résilience, les personnes concernées feront rapidement un livre plaidoyer pour exposer leur émotion et leurs explications.

Notre société de l’information se révèle en revanche plus inquiétante lorsque l’on constate à quel point elle peut favoriser les dynamiques de désinformation, c’est-à-dire de déformation des faits provoquant d’infinis contresens.

On a vu les effets ravageurs de cette spirale de l’interprétation malhonnête durant le mandat de Georges W. Bush, à l’occasion de la « justification » de la guerre en Irak. Créer de toutes pièces un organisme de « renseignement » (Office of Special Plans) pour déformer des faits et en tirer la conclusion de la présence d’armes de destruction massives sur le sol irakien relève de la manipulation la plus grossière : elle a pourtant permis de tromper le peuple américain durant plusieurs années.

Même si des exemples aussi spectaculaires demeurent rares, beaucoup d’autres (moins flagrants) sont néanmoins repérables. Et ils induisent dans l’opinion publique des représentations du monde particulièrement éloignées de la réalité. Alain Bauer et Xavier Raufer[1] montrèrent en leur temps à quel point l’image tracée par les médias d’Al-Qaïda puisait davantage dans les phantasmes nourris par les opus de James Bond que dans les analyses des services de renseignement et des experts de la lutte antiterroriste… La « base » de Ben Laden ne fut jamais comparable au Spectre, l’organisation occulte contre laquelle luttait 007, alias Sean Connery ! Elle ne disposait pas d’une « bureaucratie » pyramidale et richissime dotée de bunkers ultramodernes et numérisés au fond des montagnes afghanes… Il convient plutôt de la comprendre comme une « marque » rassemblant des réseaux très indépendants aux moyens disparates et à l’autonomie extrêmement large.

Autre illusion tenace véhiculée par les médias : la place des réseaux sociaux dans les révoltes au Maghreb. Il apparaît indéniable que ces nouveaux supports de communication ont permis d’établir des contacts, d’organiser des mouvements, d’échanger mais, ils n’ont pas, en tant que tels, renversé le régime.

La société de l’information apparaît trop souvent comme un miroir aux alouettes : elle entretient l’illusion que chacun de nous bénéficie en temps réel de toutes les données possibles, et peut même devenir acteur de l’actualité, se substituer au journaliste, qu’elle annonce le « sacre de l’amateur ». Nous vivons dans l’illusion de l’immédiateté, de la transparence du réel et de la disponibilité totale du savoir. À bien y regarder, le bombardement ininterrompu de données brutes ou faussées ressemble fort à une régression de la culture démocratique et de la diffusion de l’esprit critique : il ne favorise pas l’apprentissage et le progrès cognitif, mais répand le sentiment de savoir, qui se nomme aussi l’opinion ou le préjugé, dont les authentiques réactionnaires faisaient jadis l’éloge…

Le phénomène d’addiction à l’information dont rendait compte Michel Lejoyeux dans Overdose d’info (judicieusement sous-titré Guérir des névroses médiatiques) repose sur la consommation boulimique d’actualités, d’abord véhiculées par le JT (véritable rituel des familles) puis aujourd’hui par les alertes d’une extrême brièveté envoyées sur nos smartphones. L’objectif est simple : être au courant plus que comprendre. Cette addiction prend des formes analogues à un syndrome physiologique. En effet, l’hypocondriaque estime que son corps est malade ; l’hypocondriaque médiatique est quant à lui convaincu que le monde entier est malade, vit dans l’angoisse permanente. Le média relaye la somme de toutes les peurs, accentuant les menaces les plus « proches » (dans le temps et l’espace), et négligeant les menaces à plus long terme. Internet a ouvert en grand le robinet informationnel : il n’y a plus de tri préalable ; c’est quasiment le « score » réalisé par un sujet qui va en déterminer le caractère stratégique. On jette les informations à la volée : on verra bien laquelle prospère… L’absence de sélection a priori renforce le risque de désinformation et exacerbe celui de la surinformation sans but. De surcroît, en quelques années, les acteurs de l’information se sont multipliés, sans pour autant faire office d’antidote à la standardisation des messages. La facilité à éclipser pendant une longue période un ensemble de faits au profit d’une « actualité », puis à l’évacuer sans délai au bénéfice d’un autre sujet, s’avère sidérante.

L’excès de données aboutit paradoxalement mais sûrement à une carence d’informations à valeur ajoutée, vecteurs de sens. Une information utile se construit, notamment grâce à une activité de veille rigoureuse. Personne ou presque n’étudie sérieusement et longuement une question, mais tout le monde a un avis sur l’instant… Précurseur, Jacques Ellul écrivait une phrase lapidaire adaptée à notre temps concernant la multiplication vaine des opinions sur le plus infime sujet : « et la parole d’un homme ensevelie sous les flots des paroles de millions d’hommes n’a plus ni sens, ni portée »

Le détournement ou l’altération des informations – à commencer par les images – se trouvent accélérés par la technologie et ses potentiels d’amplification, le buzz, trop souvent malveillant, qui frappe de plein fouet des personnes physiques ou morales, leur réputation et leurs intérêts.

Internet (mais les chaînes d’information en continu l’épaulent largement) nous plonge dans un océan informationnel qui augmente de façon hyperbolique les risques d’intoxication, sans nul doute, mais aussi – plus banalement et quotidiennement – les occasions d’appauvrissement de l’intelligence du monde, virant rapidement à une radicale incapacité de déceler les vrais enjeux des phénomènes en général et des drames en particulier ; les sources mobilisées par la cybersphère et la plus large part de l’univers médiatique paraissent difficilement identifiables ou, quand elles le sont, ne produisent pas le questionnement que la logique la plus élémentaire serait en droit d’attendre. La sphère politique est un réservoir riche d’exemples…

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Pour tenter de décrypter des grands enjeux contemporains au-delà du fatras informationnel du temps, le site de l’ACSE continuera de publier articles et études. L’association multipliera par ailleurs les rencontres et les conférences.

Enfin, nous vous donnons rendez-vous sur notre page Facebook, accessible à l’adresse suivante à partir d’aujourd’hui :

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Nous espérons vous y retrouver nombreux et nous en ferons notre espace de veille, préalable au décryptage des phénomènes contemporains qui intéressent la compétitivité française et la sécurité économique.

 

 


[1] Bauer (Alain) et Raufer (Xavier), L’Énigme Al Qaida. Paris, Latès, 2005.

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