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Comment les élites ont organisé la retraite de l’industrie française

Jean Michel QUATREPOINT est journaliste. Après onze ans passés au Monde, il a dirigé les rédactions de l’Agefi, de la Tribune et du Nouvel Economiste. Il a été pendant quinze ans le patron de La Lettre A. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont La Crise globale (Mille et une nuits, 2008) et Le Choc des empires (Gallimard, 2014).

Pechiney ? Disparu. Arcelor ? Démantelé, après avoir été vendu à l'indien Mittal. Alcatel ? Pillé par les Américains de Lucent, puis bradé au Finlandais Nokia. Le chimiste Rhodia, ancien Rhône Poulenc, racheté par le belge Solvay. Lafarge ? Absorbé par le Suisse Holcim, pour le plus grand profit du financier belge Albert Frère. Alstom ? Son activité historique dans l'énergie vendue à l'américain General Electric. Areva ? En état de mort quasi clinique. EDF ? Déstabilisé par l'effondrement de la filière nucléaire et asphyxié par les directives européennes. SNCF ? En voie de dépérissement. La liste est longue de tous ceux qui furent des fleurons de l'industrie française et qui, aujourd'hui, ont disparu, se sont fait racheter, où sont dans les pires difficultés. On pourrait y ajouter Vallourec, Stmicroelectronics, voire tant d'autres sociétés industrielles moins connues, vendues à des fonds d'investissement, à travers des LBO qui ont le plus souvent conduit à leur attrition.

De tous les grands pays occidentaux, la France est celui, avec les États-Unis qui a connu la plus importante saignée dans son industrie manufacturière  hors construction, énergie et eau). Sa  part dans la valeur ajoutée, qui était de 19 % en 1984, est tombée à 10 % en 2015. En Allemagne, elle s'est maintenue à 22 % et en Italie autour de 15%.  Même constat pour la part de l’industrie par rapport au PIB.  Autour de 30% en Allemagne, de 23% en Italie et de 19 %en France. Aux États-Unis, cette saignée des industries manufacturières a été en partie compensée par l'émergence des champions du numérique et d'une finance toute puissante. Ce qui n'a pas été le cas en France. D’où le chômage endémique. D’où aussi le déficit persistant de notre commerce extérieur. Y compris hors énergie. A la différence de l’Allemagne, bien sur, mais aussi de l’Italie.

Comment expliquer cette bérézina de l’industrie française ?

D'abord, par une erreur de diagnostic de nos élites. Au début des années 90, fascinées par la globalisation et le modèle anglo-saxon, elles ont eu le sentiment que l'avenir appartenait aux services, à la finance, pour ne pas dire au tourisme. Et qu'il fallait se débarrasser de l'industrie… en la délocalisant si besoin dans le Tiers Monde. À l'époque, on ne jurait que par le Cac 40. On l'incitait même à s'internationaliser, en s'imaginant que les revenus financiers tirés de ces délocalisations compenseraient dans notre balance des comptes courants,  les déficits commerciaux. Dans le même temps, la politique fiscale a poussé nombre de patrons de moyennes entreprises à se vendre à des investisseurs étrangers.

Ensuite, par un changement générationnel et de mentalité de nos élites.  Le succès des Trente Glorieuses a été rendu possible par la conjonction d'un capitalisme entrepreneurial familial et d'un capitalisme d'État. Avec, dans le privé, des patrons connaissant parfaitement l'entreprise et ses produits, et des grands commis de l'État à la tête des entreprises publiques, qui menaient des stratégies de long terme. Ils ont été peu à peu remplacés par une nouvelle caste de managers mercenaires interchangeables. Puis, dans les années 90, cette caste a été touchée par le virus de la cupidité et l'internationalisation du capital des entreprises qu'ils dirigeaient. Leur mandat n'était plus de travailler à long terme pour le bien d'une entreprise, mais de permettre l'enrichissement le plus rapide des actionnaires et d'eux-mêmes, leur rémunération étant payée en partie en actions (stock options). Entre 1998 et 2008, la rémunération des actionnaires (les dividendes) dans la valeur ajoutée des entreprises a doublé, passant de 4,7 % à 9,5 %. Cela s'est fait au détriment des salaires dans un premier temps. Puis, pour maintenir le niveau de dividendes et celui des salaires, les chefs d'entreprise ont rogné, entre 2008 et 2013, sur l'autofinancement. D'où le retard constaté dans l'investissement en France.

Enfin, par une surtechnicité de ces élites au détriment de leur intuition et de leur capacité créatrice. Cela tient à l'enseignement dispensé dans nos grandes écoles. On a formé des techniciens du "comment", en oubliant de leur expliquer le "pourquoi". À l'ENA, X, HEC et ailleurs, on enseigne des techniques, des recettes, des modèles mathématiques pour gérer une administration ou une entreprise. En oubliant qu'une administration ou une entreprise, ce sont des hommes et des produits qui évoluent dans un environnement de plus en plus international.

Le mouvement de balancier que la France a connu entre 1981 et aujourd'hui, avec la nationalisation, puis la privatisation de la plupart des grandes entreprises, des banques et des assurances, a favorisé l'emprise de cette nouvelle caste de managers mercenaires. Avec la complicité active de l'appareil d'État formé aux mêmes écoles, à la même pensée néolibérale anglo-saxonne. Un État qui n'a même plus joué son rôle d'actionnaire dans les entreprises où il restait présent. Un État corseté par Bruxelles et son idéologie ultra libre-échangiste. Sans oublier les effets pervers de la création de l’euro. Avec la disparition du risque de change, l’union monétaire a poussé à un mouvement de spécialisation des économies de la zone. A l’Allemagne, où la main d’œuvre est qualifiée et les financements abondants, les industries à forte valeur ajoutée. Aux pays de l’Est et au reste du monde, où le travail était moins couteux, les productions de bas de gamme.

Persuadées d'être dans le sens de l'histoire, convaincues que la France n'avait  plus d'avenir dans la plupart des secteurs industriels, nos élites ont donc sciemment organisé la retraite de l’industrie française. Non sans toucher au passage moult bonus, stocks options et autre parachutes et retraites dorées.

Il n y aura pas de renouveau économique, sans une reconstruction du tissu industriel. Ce qui passe par un changement des mentalités et des hommes. En privilégiant désormais les véritables entrepreneurs et non plus les managers mercenaires. Et en réinventant un nouveau pacte entre le capital et le travail.

 

Jean Michel Quatrepoint est journaliste. Après onze ans passés au Monde, il a dirigé les rédactions de l’Agefi, de la Tribune et du Nouvel Economiste. Il a été pendant quinze ans le patron de La Lettre A. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont La Crise globale (Mille et une nuits, 2008) et Le Choc des empires (Gallimard, 2014).

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