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Cyberattaque contre TV5Monde : la limite du softpower

Nicolas ARPAGIAN Directeur scientifique du cycle « Sécurité Numérique » à l’INHESJ Rédacteur en Chef de « Prospective Stratégique »

Clausewitz affirmait dans son ouvrage « De la guerre » que celle-ci se définit précisément comme un acte de violence par lequel nous cherchons à contraindre notre ennemi à se soumettre à notre volonté. La prise de contrôle à distance des systèmes d’information de la chaine internationale TV5Monde qui est devenue manifeste à partir du 8 avril 2015 illustre cette nouvelle forme d’affrontement qui tend à vouloir imposer ses arguments par la technologie. Faute de pouvoir convaincre par les idées, on utilise les systèmes d’information pour imposer ses vues.

En l’espèce, on peut concevoir que l’objectif ultime était de prendre le contrôle de l’antenne afin de diffuser les messages et vidéos favorables aux attaquants. Mais la mise hors d’état de fonctionnement est déjà un premier niveau de violence politique. Car il s’agit bien de rendre muet et invisible l’émetteur d’informations que les agresseurs estiment contraires ou en tous cas non suffisamment favorables à leurs intérêts.

On est donc à la limite extrême du softpower qui veut que les idées s’imposent au plus grand nombre par une exposition diffuse qui contaminerait discrètement les esprits au point de s’imposer dans le débat public. C’est avec le piratage de TV5Monde l’abandon de la technique de la conviction au profit de l’option brutale qui veut bâillonner tous ceux qui ne lui sont pas immédiatement acquis.

Dans cet esprit, les médias constituent à double titre des cibles privilégiées. D’une part ce sont par essence des caisses de résonnance. Puisque leur métier et leur savoir-faire résident précisément dans cette capacité à porter au plus grand nombre des messages. Et les entreprises de presse si elles sont concurrentes entre elles restent très attentives à ce qu’il advient à leurs pairs. Offrant une exposition particulièrement amplifiée si on la compare avec des opérations visant d’autres entités. Par exemple, l’infiltration à grande échelle qui a affecté les systèmes d’information de l’industriel Thales, identifiée partir du mois de février 2015, et qui se serait propagée sur ses équipements aux Etats-Unis, au Canada, en Australie, au Royaume Uni et en France n’a été révélée que par un article paru le 15 avril 2015 dans Le Canard Enchaîné sous la plume de Jean-Michel Thénard. Le célèbre palmipède n’étant pas disponible en version numérique cela semble avoir contribué à limiter la propagation de l’information. Le nombre de reprises dans la presse fut très limité. Pourtant l’activité affectée est autrement plus problématique au regard des équipements et des missions conduits par Thales auprès d’institutions stratégiques pour la sécurité nationale.

D’autre part, les médias font partie des entreprises qui se débattent dans un environnement économique très contraint. Et la sécurisation de leur informatique n’est pas un sujet prioritaire. Les sociétés du secteur sont donc des cibles de choix car en sus leurs personnels sont souvent des collaborateurs intermittents. De nombreuses personnes disparates se connectant à un système d’information dans lequel la sécurité est accessoire et qui se trouve destinataire de messages et documents venus de tous horizons. En effet, c’est le principe même des rédactions d’être démarchées constamment par des particuliers, des entreprises ou des agences spécialisées qui cherchent à  leur adresser des fichiers de toutes sortes pour présenter leur activité ou leur combat. Autant d’occasions de contaminer l’informatique maison par une pièce jointe comportant un programme actif ou une invitation à cliquer opportunément sur un lien douteux.

Il ne faut donc pas prendre les piratages des médias comme étant des performances techniques mais bien des opérations d’agit-prop et d’influence visant à communiquer sur une cause. En donnant à leurs concepteurs une illusion – puisque temporaire - de puissance et en plaçant un temps un sujet au cœur de l’agenda médiatique. L’emballement de la société de l’information ne doit pas inciter à brouiller la hiérarchie des priorités. Et exige que le citoyen-consommateur-électeur-internaute conserve plus que jamais son esprit critique face aux évènements qui sont portés à sa connaissance. Soit faire preuve de volonté pour résister utilement aux inflexions qu’on souhaiterait lui imposer.

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