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ESSD : une guerre des mots, des préjugés et des idéologies !

Christophe BONAMY Président du CEFSI & Eric DELBECQUE président du comité d’orientation du CEFSI (Club des entreprises françaises de sûreté à l'international)

Philippe Chapleau indiquait récemment sur son blog et sur le site de l’ACSE que Jean-Yves Le Drian a commandé pour juin 2015 un rapport sur « le soutien des armées par des entreprises de services de sécurité et de défense françaises ». Le rapport, confié au collège des inspecteurs généraux, ne s’interrogerait plus sur la pertinence des ESSD mais sur les conditions dans lesquelles ce recours interviendrait. On se souvient également de la récente évocation par le ministère de la Défense du montage de sociétés de location de matériels (dites SPV)[1].

Les ESSD n’en finissent pas de bouleverser nos représentations sur la guerre, l’Etat, mais aussi les entreprises. Le débat est passionnant mais n’avance pas car il est terriblement mal posé. D’abord parce que les positions des uns et autres ne sont pas totalement explicitées.

Certains voient se profiler l’ombre de la privatisation de la guerre derrière l’existence de la montée en puissance des entreprises de services, de sécurité et de défense (ESSD). Ils confondent ici privatisation et externalisation. Privatiser signifie céder le capital d’une entreprise au secteur privé alors qu’il était auparavant détenu par l’Etat ! Veut-on aujourd’hui vendre l’Armée de terre, l’Armée de l’air ou la Marine ? Bien sûr que non. On tend en revanche, c’est exact, à externaliser certaines fonctions pour un faisceau de raisons (notamment les contraintes budgétaires, mais aussi sous l’effet d’une réflexion de fond sur ce qui constitue le « cœur de métier » militaire).

On peut certes préférer l’ancien temps des forces armées adossées à la conscription et formant un univers autonome ou autarcique : c’est une opinion tout à fait respectable et qui possède indiscutablement sa propre logique.

Toutefois, force est de constater que les choix politiques opérés depuis vingt ans ne vont pas dans ce sens. Or, le principe de réalité nous oblige à affirmer que l’on ne peut pas vouloir simultanément une chose et son contraire. Des choix et des décisions successives finissent par composer une suite logique et par provoquer des effets et des impératifs opérationnels dont il faut bien tenir compte.

La fin du modèle des citoyens-soldats, la professionnalisation des régiments, les coupes budgétaires drastiques dans la Défense, la sensibilité extrême en pertes humaines en cas de conflit, l’engagement de nos forces sur des théâtres d’opérations complexes étrangers à la dynamique clausewitzienne classique et nécessitant une grande expertise de l’action civilo-militaire, militent pour le recours aux ESSD sur des missions spécifiques non combattantes.

Continuer dans le sens de la politique publique depuis 1996, c’est vouloir mécaniquement s’engager sur le chemin d’une externalisation contrôlée.

Le phantasme du mercenaire

D’autres craignent la mentalité du mercenaire ! Ils s’imaginent les ESSD comme des nids de brutes épaisses et amorales incapables de concevoir la noblesse du métier des armes et de réfléchir à la responsabilité qu’impliquent les professions du secteur de la Défense… C’est une réaction humaine mais qui n’est pas tenable lorsque l’on connaît ce milieu. Une bonne partie des membres des ESSD sont d’anciens militaires qui ont servi leur pays durant des années. Ils ne sont pas devenus des mercenaires, des matamores, bref une soldatesque barbare, sans foi ni loi, d’un coup de baguette magique à l’instant où ils devinrent les employés d’une structure privée…

Ensuite, d’autres encore imaginent que les ESSD finiront par former des unités combattantes, à la manière des Gardes suisses de jadis. Ce n’est pas le cas. Et il convient en effet d’y veiller rigoureusement. C’est là  que doit bien évidemment se situer l’ultime frontière en matière d’externalisation. La décision d’engagement des troupes tout comme l’acte de tuer appartiennent sans discussion possible à l’Etat, détenteur du « monopole de la violence physique légitime ». De ce point de vue, l’appellation de SMP (sociétés militaires privées) contient une symbolique extrêmement négative. Elle semble indiquer effectivement que la chose militaire, et le combat proprement dit en tout premier lieu, deviennent l’objet d’un contrat entre des pouvoirs publiques déresponsabilisées et des « spécialistes » de la guerre ! Cela ne traduit pas la réalité : il faut donc cesser d’employer un vocabulaire qui le laisserait penser.

Enfin, pour terminer le tour d’horizon des imaginaires mobilisés, mentionnons ceux qui réduisent notre sujet à la « sous-traitance » aux Armées.

Les ESSD, comme l’indique cet acronyme, comptent tout autant voire d’avantage d’entreprises que d’Etats (à l’exemple de la France) parmi leurs principaux clients. La sûreté des personnes, des sites et des biens dans les zones dites hostiles, figure au centre de leurs prestations les plus répandues. Et c’est ce marché qui demande à être consolidé. Les anglo-saxons l’ont parfaitement compris, et l’on ne voit guère pourquoi on devrait les laisser en tirer seuls les bénéfices. C’est une source d’emplois dans le conseil en sûreté dont nous ne pouvons pas nous passer en France. Ceci d’autant plus que cette offre française existe !

C’est sans doute ici que réside la véritable possibilité d’un approfondissement de la réflexion sur l’avenir des ESSD ; comment la France peut-elle progresser dans l’élaboration d’une doctrine et de pratiques donnant corps, authentiquement, à une chaîne publique/privée de sécurité nationale, à une coproduction véritable de sûreté de nos organisations et de nos concitoyens ? Voilà la seule bonne question. C’est une part décisive de la rénovation de notre pensée stratégique qui se joue sur ce thème. Encore faut-il que les entreprises puissent dialoguer fructueusement avec les pouvoirs publics : l’étude lancée par Jean-Yves Le Drian fournit cette occasion. On ne peut se contenter de fonctionnaires parlant aux fonctionnaires… Les membres du CEFSI, tous praticiens, ne manquent pas d’idées et de propositions qu’ils seront heureux de transmettre aux rédacteurs du rapport commandé par le Ministre de la Défense…

Christophe BONAMY est Président du CEFSI (Club des entreprises françaises de sûreté à l’international)

Eric DELBECQUE préside le comité d’orientation du CEFSI

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