Vous êtes ici

Eviter Cassandre et Pangloss : plaidoyer pour l’optimisme de la volonté !

Eric Delbecque

Ce monde est-il plus dangereux aujourd’hui qu’hier ?... Tout dépend de ce que nous entendons par « ce monde ». Posons-nous une question sur la modernité contemporaine, sur les divers sentiments ou appréciations qu’elle génère, ou une interrogation plus philosophique et fondamentale sur l’essence du monde, sur la signification même du concept ? Ce sont deux choses différentes. Ou bien encore faisons-nous allusion aux leitmotivs du moment qui ne cessent de nous répéter que le monde dans lequel nous vivons est pire que celui dans lequel vivaient jadis nos grands-parents, et qu’il n’est guère réaliste d’espérer une quelconque amélioration à l’avenir ? C’est à cette dernière question qu’il faut évidemment répondre.

Apocalypse ?

Cette conception est absurde. Il faut tout de même faire preuve d’un peu de sérénité et d’un minimum de recul. Le type de discours qu’on peut entendre habituellement n’est guère sérieux. Le monde en tant qu’environnement humain, non pas en tant que nature, ne justifie pas des jugements aussi univoques. Non, le monde n’est pas pire qu’au XXe siècle…

Il suffit, pour s’en convaincre, de rappeler quelques évidences. Alors que ce continent a subi deux guerres mondiales en vingt-cinq ans, voilà cinquante ans qu’il n’y a pas eu de conflit généralisé sur le sol européen, même si l’Est demeure un foyer d’instabilité et de luttes fratricides.

Dans bien des domaines les conquêtes de la science et de la technique ont amélioré notre confort de vie. Il n’est pas utile d’en faire un catalogue tant la chose prête peu à discussion, malgré tous les débats, parfois essentiels, que soulève tel ou tel aspect particulier du progrès au sens large.

Cependant il est bien évident que toute médaille a son revers. Il semble inévitable que le monde contemporain génère aujourd’hui un certain nombre de problèmes, qu’il engendre presque naturellement des peurs plus ou moins identifiées, ou une angoisse plus ou moins diffuse et généralisée. En outre, on peut difficilement nier que nous sommes emportés dans une révolution anthropologique, dont la mondialisation (ce gigantesque brassage et métissage des modes de pensée) est un des aspects capitaux.

Ceci étant dit, il ne faut pas pour autant en déduire automatiquement une inéluctable morosité. Nous sommes en fait convaincus que le progrès avec un P majuscule est un concept dépassé, une sorte d’antiquité philosophico-idéologique et que le monde est voué à la dégénérescence. Toute époque a reçu son lot de difficultés et de questions douloureuses et primordiales : ce n’est pas une raison, me semble-t-il, pour se forger une vision apocalyptique des sociétés modernes. Je crois même que c’est une grossière erreur.

Sans aucun doute, il existe des évènements susceptibles de nourrir une vision pessimiste de l’avenir, à commencer par le terrorisme et l’instabilité de la scène internationale. Mais il faut qu’il demeure un pessimisme de la raison, c’est-à-dire une lucidité mère de prudence, qui reste résolument un moteur de l’action. Ce dont nous devons absolument nous défendre, c’est du pessimisme de la volonté, l’abandon à la fatalité, qui s’impose toujours comme un générateur de nihilisme. Je crois qu’il faut toujours se rappeler que l’époque contemporaine s’ouvre, avec la Seconde Guerre Mondiale, sur deux évènements qui sont en même temps deux symboles : Auschwitz et Hiroshima. Finalement, ce que nous appelons la postmodernité, naît à la fois d’une catastrophe planétaire qu’est la seconde Guerre Mondiale et de la solution de ce conflit, qui fut une autre catastrophe : l’usage de l’arme nucléaire.

Face à ces drames, notre époque mérite d’être envisagée avec discernement. C’est la fragmentation du monde qui doit nous interroger, pas sa simple dangerosité (sur l’échelle de l’horreur, le siècle passé occupe une place d’honneur).

Nous devons aussi absolument comprendre que la nature même des conflits du moment ne peut pas s’analyser avec les cadres de raisonnement du passé. La guerre a changé de forme : elle porte désormais de nombreux masques, souvent déroutants… Elle s’hybride notamment avec le crime et le virtuel.

Dans ce nouveau panorama, la guerre économique présente un caractère stratégique. Elle manifeste des rapports de force orientant décisivement le classement des nations. 

Elle appelle l’élaboration et le renforcement permanent d’une politique publique d’intelligence économique qui concilie la mondialisation et la richesse des nations. L’étude des ressorts défensifs de l’intervention de l’Etat dans le domaine de l’information, démontre le retard pris par la France (entre les années 70 et 90) en comparaison de la stratégie américaine de maîtrise informationnelle se donnant notamment pour objectif la construction d’une suprématie scientifique et technologique mondiale. L’Oncle Sam avait effectivement compris de manière précoce que l’information devait être considérée comme le facteur critique de succès d’une politique globale de développement socioéconomique, cœur de la puissance et de la cohésion sociale.

La longue marche de la guerre économique…

C’est d’une certaine manière sous la contrainte des exemples étrangers (les Etats-Unis en tête) qu’un sursaut – toutefois limité – se produisit en France en matière d’incitation à la production et à la circulation d’information utile aux acteurs administratifs et économiques. L’enjeu, au croisement de la croissance et de l’indépendance nationale, commença à faire l’objet d’intenses débats.

Le retard initial de notre pays provient de la confrontation entre deux philosophies radicalement différentes : l’une, américaine, orientée vers la conquête de marchés, l’anticipation technologique et sociale, la sécurité nationale, qui démontre sa capacité à provoquer des ruptures, à créer de nouveaux échiquiers, de nouvelles règles du jeu s’appliquant aux autres pays ; l’autre, française, pusillanime, qui réagit sous la contrainte et apporte une réponse a minima à des questions pourtant vitales pour la nation.

Sans doute cela traduit-il notre grande difficulté d’adaptation, laquelle provoque, encore et toujours, le syndrome de la « doctrine de retard », ainsi qu’une réponse quasi réflexe de centralisation administrative (se manifestant trop souvent par des dispositifs publics éloignés des besoins des entreprises, ces dernières évoluant dans un environnement hautement concurrentiel qui nécessite des actions rapides et précises).

L’intelligence économique (IE) se décline à tous les niveaux, de l’Etat à l’entreprise, du central au local. Elle compose une réponse qui permet l’appréhension d’un contexte de plus en plus complexe, mouvant, fragmenté, dans lequel les nouveaux entrants peuvent introduire des ruptures en attaquant l’ensemble de la chaîne de valeur de l’entrée de gamme (domination par les coûts) jusqu’aux produits les plus sophistiqués (d’autant plus qu’il n’existe quasiment plus de « sanctuaires » et que l’accélération de la vie sociale ne tolère plus l’attentisme opérationnel). L’hypercompétition passe par ailleurs par des vecteurs de plus en plus variés (atteintes à l’image, espionnage industriel, cyberattaques, recrutement hostile, etc.). L’IE est un outil d’aide à la décision qui doit permettre de contribuer à prévenir les menaces et à saisir les opportunités, tant au niveau public que privé.

L’hyperconcurrence mondiale (la Chine le démontre) est devenue la règle, une règle qui est en train de redéfinir très rapidement la grille de la répartition de la richesse entre les nations (ce qui ne va pas sans conséquences sociales internes), et qui redistribue les cartes de la puissance (en témoigne le passage de la France du rang de 5e à celui de 6e puissance économique mondiale). L’intelligence économique tente de s’inscrire dans la concentration des efforts face à ce défi en s’appuyant sur un partenariat public/privé. 

L’analogie, la transposition de la terminologie guerrière utilisée notamment par les pionniers (destinée à provoquer un électrochoc à la hauteur des enjeux et de l’urgence de la situation) constituèrent une pomme de discorde entre partisans et opposants de la discipline. Vingt ans après le rapport Martre, les faits démontrent que la conflictualité industrielle et commerciale n’est pas un mythe... Il importe à cet égard de relire les livres de Bernard Esambert et Christian Harbulot : dès 1971, le premier parlait de guerre économique pour désigner l’âpreté de la compétition mondiale (et mettre aussi en avant ses conséquences concrètes, utilisant l’image d’un champ de bataille jonché d’usines désaffectées, de chômeurs, de précarité). Le second appelait à approfondir les stratégies de renseignement (comprenant des actions clandestines) et d’intelligence économique (intégralement légale), tout en organisant leur forte coopération malgré leur nécessaire distinction. 

C’est ainsi que le rapport Martre vit le jour (ensuite relayé par les travaux de Bernard Carayon). Son objectif principal était de mobiliser l’élite politico-administrative autour de l’enjeu de la maîtrise collective de l’information et de l’utilisation de celle-ci comme un instrument de développement. La diffusion du rapport devait provoquer un changement d’état d’esprit conduisant à un changement du mode relationnel entre les acteurs politiques, administratifs et privés. Le résultat fut hélas déceptif. La cause progresse néanmoins : optons donc pour l’optimise de la volonté !...

Catégorie: