Vous êtes ici

L’idéologie contre la sécurité

Par Eric Delbecque, Président de l'ACSE

Suite à la diffusion de messages de soutien aux terroristes qui tuèrent des civils israéliens à Tel Aviv, Gilles Clavreul, délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme, s’est récemment interrogé sur la pertinence de la dissolution du Parti des Indigènes de la République. Il dénonce à juste titre la complaisance dont bénéficie parfois ce mouvement. C’est un exemple parmi d’autres de la haine de soi fait des ravages dans notre pays. La nouvelle barbarie qui vient s’enracine dans l’incapacité de notre nation (ou plutôt de ses élites) à croire en elle-même. La repentance continue à faire des ravages. Pour de nombreux intellectuels, artistes, politiciens, leaders d’opinion au sens large, cadres supérieurs et hauts fonctionnaires pétris de totems et de tabous, ainsi que pour une quantité encore substantielle d’enseignants, la France (et aussi l’Europe et l’« Occident ») doit expier. Expier des siècles de crimes de « l’homme blanc », plus précisément du mâle blanc, hétérosexuel violent, macho, toujours prêt à asservir et détruire les femmes, les peuples noirs, jaunes ou rouges, les minorités visibles ou invisibles, les homosexuels, la flore, la faune, les océans, bref, toute la planète et ce qu’elle contient, mis à part lui-même… Avouons que l’accusation peut se vanter de posséder quelques belles pièces à charge dans son dossier.

Indiscutablement, les quatre cents dernières années charrient une quantité impressionnante d’atrocités commises au nom de Dieu, du Peuple, de la Nation, de la Raison, du Progrès, du Prolétariat, de la Race et du Capitalisme libéral. Les mots à majuscules forment le « fardeau » de l’homme blanc et traînent ses sanglots justifiés. Les guerres de religion, la guillotine de Robespierre et les batailles de l’Empereur, l’exaltation hystérique des nations – culminant dans les « orages d’acier » qui décimèrent les fils de la Belle Epoque dans l’affrontement suicidaire de 14-18 –, les impériaux du Reich, de Bismarck au Führer, la colonisation, la folie bolchevique et la terreur stalinienne, édifièrent la tour infernale de la barbarie à visage inhumain qui témoigne de la violence et de la soif de sang dont se révélèrent capables les enfants d’Europe.

Le respect des dizaines de millions de morts de cet effroyable cortège d’horreurs exige que nous regardions en face le passé, sans mauvaise foi ni vaine tentative de justification. Pourtant, affronter ces ténèbres conduit aussi à vivre avec. Se souvenir vise à honorer les victimes, à comprendre les racines du mal, lutter contre la somme de toutes les peurs qui engendre nos démons, et à vaincre en nous les flammes du chaos et de la haine de nos frères. Convoquer les disparus pour fabriquer chaque jour la culpabilité des vivants et entretenir la haine de soi et de ses pères trahit l’ambition de la mémoire et les promesses de l’avenir.

La haine de soi reste de la haine, toujours vouée à semer la misère et le désespoir. Il faut aussi se pardonner, et absoudre ceux qui nous précédèrent, pour obtenir notre rédemption commune et délivrer nos enfants du cycle éternel et infernal de la violence et de la détestation. Rien ne serait plus désastreux pour les Européens que de persister à vouloir devenir les nouveaux « damnés de la terre » pour payer leur dette aux anciens peuples colonisés et à tous les opprimés de l’Histoire. L’hommage posthume à Frantz Fanon ne satisfait que les esprits bornés, peureux et impatients de se soumettre, c’est-à-dire les ennemis de la liberté, de l’indépendance et de l’autonomie, spirituelle et existentielle.

L’insécurité prospère dans cet acharnement sur soi, dans notre mauvaise conscience collective, mijotée à feu doux – et portée parfois à ébullition – par ceux qui ont en charge la construction du futur de notre nation. Puisque nous sommes indignes de persévérer dans notre identité maudite, puisque le mal absolu habite nos cœurs et nos esprits, notre culture et notre nature, nos âmes et nos corps, alors le Bien commande de nous livrer au feu purificateur du suicide collectif… Du coup, nous n’avons plus la force de faire respecter une certaine vision du vivre ensemble. Nous ne tenons plus suffisamment  à notre mode de vie, à nos valeurs, à nos usages et à nos mœurs, à notre culture et nos choix philosophiques, à nos traditions politiques et à notre conception du monde, pour avoir le courage et l’énergie de faire respecter le modèle républicain et les principes de sécurité publique (et de concorde sociale) qui le rendent possible. Pourtant, ainsi que le rappelait Jean-Fabien Spitz, notre histoire nous éclaire facilement : « Loin d’avoir eu le culte du commun et d’avoir prétendu lui subordonner l’individu et ses droits, la république n’a jamais eu qu’une seule ambition : mettre la force de tous au service de chacun. Si l’affaiblissement de la conscience collective et la prolifération des variations individuelles sont les caractéristiques de l’âge moderne, la république est définitivement moderne. En revanche, l’auto-organisation du social, l’idée que le multiple pourrait s’épanouir sans le support de l’unité de l’Etat, que la diversité individuelle pourrait se manifester sans le secours d’une citoyenneté universellement partagée et universellement réelle, est profondément étrangère à la philosophie républicaine » (Jean-Fabien Spitz, Le moment républicain en France, 2005).

Au lieu d’explorer les causes de cette fatigue de soi, on préfère transposer la question hautement politique, sociologique et culturelle de l’insécurité en question pseudo morale autorisant toutes les variations du politiquement correct. En fait, l’insécurité tourne de manière obsessionnelle en question politique et idéologique. Mieux vaudrait qu’elle incite au renforcement résolu d’une discipline : la criminologie. Pour le dire autrement, plus de connaissance et de réflexion ouverte et distanciée sur la criminalité, ses formes et ses causes, permettraient de construire un débat sur l’insécurité qui échapperait au cercle vicieux de l’anathème et de la justification.

Un rappel des fondamentaux permet de cadrer la réflexion (cf. BAUER Alain, Criminologie plurielle. Une introduction à la criminologie, PUF, 2011). Traiter de l’insécurité, c’est forcément formuler un diagnostic sur les causes du crime. Une première école s’enracine dans la théorie du choix : l’auteur d’un acte criminel procède à un calcul en termes de gains escomptés et de risques encourus (dont l’éventualité de la sanction). Une deuxième école, dite de la personnalité criminelle, postule qu’il existerait des « criminels-nés » (pour raison génétique ou psychologique). Une troisième théorie, qualifiée d’économique ou structurelle, interprète le crime comme une manifestation de la division de la société en classes sociales ; la pauvreté, la frustration et l’appartenance générale à un groupe « dominé » provoqueraient les actes criminels. Ensuite, la théorie de la socialisation met en avant la qualité des modèles d’interaction et d’apprentissage qui lie un individu, sa famille, ses pairs et son environnement général. En cas de dysfonctionnement dans ce système d’acteurs œuvrant à la formation et la maturation d’une personne, cette dernière pourrait échouer à intégrer les règles, les normes d’une société donnée, et basculer vers des comportements criminels. Une cinquième école de pensée, celle de la criminologie dite « critique », considère les crimes comme une réponse aux dominations exercées par une « société de classe » et, plus généralement, comme une réaction aux diverses formes de « contrôle » social. D’une certaine manière, si l’on enlève la fréquente référence à Michel Foucault, c’est une variante « hype » de la théorie économique/structurelle. Enfin, l’approche « développementaliste » analyse l’acte criminel à travers la notion de « continuité de carrière criminelle » (produite par des déterminants biologiques, psychologiques et sociaux).

Or, il existe en France une forte propension à favoriser les explications déterministes. Les auteurs d’infractions seraient pour ainsi dire invinciblement poussés vers l’acte déviant par une société injuste ou des conditionnements collectifs. Bref, la responsabilité du « criminel » peut rarement être invoquée : le délinquant devient en réalité la victime… Dans notre pays, la culture de l’excuse a pris le pas sur celle de la responsabilité. C’est un fait. Mais encore faut-il savoir pourquoi, et pour qui… C’est-à-dire comprendre les raisons de cette démission devant l’inacceptable et préciser pour qui elle vaut. Car il est faux de prétendre que la majorité des Français se sont résignés à admettre que c’est « la faute de la société ».

Une partie de nos élites, et l’essentiel des intellectuels, commentateurs et leaders d’opinion, se spécialisèrent au cours des années dans la dénonciation des inégalités et de toutes les formes d’autorité pour affirmer de manière vindicative que la délinquance constitue un produit du système capitaliste. Pour eux, il apparaît en effet clairement que n’importe quel délinquant fut conduit, « bien malgré lui », à commettre des crimes ou des délits. La conscience et la liberté individuelles n’existent pas pour ces déterministes frénétiques, ou alors elle est purement théorique, incapable de s’affirmer face au poids des conditions sociales, économiques, ou des héritages familiaux. Ce qui est le plus fascinant chez ces gens, c’est qu’ils sont les représentants les plus emblématiques du soi-disant système qu’ils dénoncent. Toutes les figures médiatiques toujours soucieuses d’apparaître à l’avant-garde de la bonne conscience profite pleinement de la dynamique économique qui creuse le fossé entre les plus riches et les plus démunis.

L’ensemble de ce mode de penser s’avère d’autant plus absurde qu’il n’existe précisément pas d’automatisme entre la délinquance et la précarité. Les personnes en difficulté, à commencer par celles qui vivent en Zone urbaine sensible (ZUS), affirment leur besoin de sécurité et pâtissent en première ligne des incivilités ou des violences urbaines. Les « privilégiés » ne vivent pas la violence verbale ou physique au quotidien et peuvent, en tout état de cause, s’en protéger… 

Bref, nous pensons comprendre l’acte criminel, mais c’est loin d’être le cas. D’ailleurs, le combat anti-terroriste nous le prouve : « nous nous acharnons à vouloir faire du phénomène de la violence islamiste un mécanisme simple, par exemple sur le modèle suivant : un radicalisé, un commanditaire, un commando, des armes automatiques, des cibles prévues de longue date, etc. Tout cela parce que la société du spectacle a besoin de catégories simples. L'ère de l'information apparaît trop souvent comme une fable : elle entretient l'illusion que chacun de nous bénéficie en temps réel de toutes les données possibles. Nous vivons dans l'illusion de l'immédiateté, de la transparence du réel et de la disponibilité totale du savoir. A bien y regarder, le bombardement ininterrompu de données brutes ou faussées ressemble fort à une régression de la culture démocratique et de la diffusion de l'esprit critique: il ne favorise pas l'apprentissage et le progrès cognitif, mais répand le sentiment de savoir… » (Eric Delbecque, Le Figaro, 16 juin)

Simulacre de lucidité et haine de soi : c’est un bien mauvais cocktail pour appréhender les questions de sécurité.

Catégorie: