Vous êtes ici

Les Présidents face à Dieu

Marc TRONCHOT

Calmann-Lévy, 25 mars 2015, 17, 50 euros.

En ce début de siècle, le lien entre politique et religion s’affirme de nouveau comme une problématique majeure. En Europe, nous pensions que le sujet avait été plus ou moins clos dans les années 70-80. Les intégrismes les plus variés nous démontrent le contraire depuis trente ans. C’est l’occasion d’une réflexion approfondie sur le pouvoir et l’espace spirituel.

L’ancien directeur de la rédaction d’Europe 1, Marc Tronchot, réalise un travail fort utile à travers Les Présidents face à Dieu (Calmann-Lévy). Ce livre ne se réduit pas au récit de la vie intérieure et proprement religieuse des chefs d’Etat de la Ve République. Il dit quelque chose de plus profond sur le rapport de nos « chefs » à la politique, aux valeurs qui l’animent, et à leur propre conception du rapport au temps, à la continuité nationale, c’est-à-dire à l’Histoire, et à la manière dont ils conçoivent le destin de la France et son identité, donc – aussi – ses stratégies. Parler de leur foi, c’est analyser l’intimité du lien au pouvoir sous des angles variés, et en révéler de multiples facettes.

Que conclure de ces pages sur le face-à-face avec Dieu de nos présidents ? Sans doute un rapport infiniment complexe à la transcendance pour Georges Pompidou et François Mitterrand. Pour le premier, une tension permanente entre l’homme du passé et le passionné torturé de la modernité rendait le lien avec Dieu sinusoïdal, empli d’hésitations et de cérébralité douloureuse. D’où une foi éreintante, réclamant l’effort et n’offrant pas le repos et le charme de celle du charbonnier.

Pour le second, on constate une religiosité définissable comme une quête, une volonté de chercher plus que de trouver des réponses, lesquelles pourraient entraver la liberté personnelle. « Mitterrand croyait en fait en quelque chose qu’il n’avait pas réussi à définir et qu’il n’avait pas une envie forcenée de connaître. Dieu était pour lui un mot piégé, nécessairement relié à des choses, des faits, des hommes qui ne le concernaient pas ». Il finira toutefois par considérer la mort comme un passage et parvenir à ordonner jusqu’à ses contradictions : « Avec la tête, je suis agnostique, je ne sais pas, je n’ai pas de croyance particulière, mais avec le cœur, j’adhère, je sens qu’il y a des choses qui nous dépassent et avec le cœur, on pourrait dire que je suis croyant ». Il fut finalement assez proche de sa vérité métaphysique en évoquant le 31 décembre 1994 sa croyance aux « forces de l’esprit ».

Valéry Giscard d’Estaing sembla d’abord soucieux de respecter le rite, plus que d’entrer en réflexion théologique… Quant à Jacques Chirac, il combine a priori une certaine indifférence pour le Dieu personnel des monothéismes tout en se montrant scrupuleusement respectueux des convenances religieuses et attentif au respect absolu de la laïcité. Dans le même temps, on sait qu’il nourrit une véritable passion pour les peuples premiers et les spiritualités asiatiques, à commencer par le bouddhisme. Certains précisent néanmoins qu’il croit d’abord et avant tout en l’homme, plaçant de grands espoirs dans son évolution… En tout état de cause, rien n’est plus éloigné de lui que la notion de « choc des civilisations » et de guerre des religions. Cela joua très clairement un rôle déterminant dans son opposition à G.W. Bush en 2003, lequel voulait donner à sa guerre préventive toutes les apparences d’une croisade. Les témoignages sont extrêmement convergents sur cette question. Méfiance envers les religions, risquant vite de tomber à ses yeux dans l’intolérance, et humanisme, caractérisent fortement Chirac, bien que son intérêt et son respect pour le fait et les croyances religieuses ne se soient jamais démentis. Pour autant, l’auteur nous incite à la prudence : « Il est de ceux qui nourrissent un espoir pour après. Il n’en dira jamais plus. Son espérance, sa foi, ses croyances appartiennent à la partie la plus secrète de son jardin intime ». Il émane aussi de ses actions une empathie profonde, une attention pour ceux qui souffrent et sont atteints par la maladie. La solidarité ne constitue pas à ses yeux un vain mot. Les valeurs chrétiennes l’animent incontestablement, plus que le dogme.

Le cas de Nicolas Sarkozy marque une rupture. Avant lui, les présidents jugeaient qu’il fallait se mêler le moins possible de religion. Son discours du Latran a introduit l’idée de « laïcité positive » : cela veut-il dire qu’il revient sur la tradition de discrétion établie par ses prédécesseurs ? Peut-être. Néanmoins, une autre interprétation s’impose davantage. Il a senti que le religieux se réinscrivait de multiples façons dans l’espace politique. Sa propension à s’exprimer sur le sujet s’en fait l’écho, soit pour en souligner les dérives possibles, soit pour mettre l’accent sur le travail de consolidation positive des valeurs républicaines que les religions peuvent réaliser.

Quant à François Hollande, son indifférence personnelle à la spiritualité semble se combiner à une vision utilitariste de la religion : notamment en matière sociale, que peut-elle apporter à l’action politique ? Pour le reste, notamment la question des valeurs, il ne voie pas la nécessité de creuser un dialogue avec les trois grands monothéismes.

Et le Général de Gaulle ? Il était important de le garder pour la fin, car il demeure emblématique d’un rapport constructif entre la politique et le religieux. Profondément structuré par sa foi, il fit toujours une distinction extrêmement rigoureuse entre ses convictions personnelles et son rôle de chef de l’Etat d’une république laïque. Plus encore, il n’a rien « d’un dogmatique. Il sait souvent s’affranchir des préceptes de la religion. Pour être sans doute encore plus fidèle à lui-même, ce n’est pas exclu, mais avant tout parce qu’il peut être convaincu, y compris contre l’avis de sa majorité, que le pays et les Français, y gagneraient ». En revanche, ses intuitions spirituelles lui permettent d’alimenter son action temporelle, et probablement de placer sa mission au centre de ses préoccupations. Une phrase qu’il prononça en 1941 le résume tout entier sur ce sujet comme sur bien d’autres : « Je suis un Français libre, je crois en Dieu et en ma patrie. Et je ne suis l’homme de personne »…

Eric DELBECQUE

 

Catégorie: