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Ordre analphabétique

Patrick Tudoret - Ecrivain et consultant, docteur en science politique

Bien sûr, il y a les éternels grinçants qui se font les Cassandre du désastre annoncé. Il y a les déclinistes labellisés pour qui nous allons forcément vers le gouffre, mais il y a aussi ceux, Munichois dans l’âme, pour qui tout va toujours pour le mieux dans meilleur des mondes… Il n’est, pourtant, pas un trimestre sans que ne sorte une étude des plus sérieuses sur le désastre des apprentissages dans nos belles écoles de France. Ainsi, nous dit-on, les élèves comprennent de plus en plus difficilement les textes qu’ils lisent, restant à la traîne de la plupart de leurs camarades européens, voyant également leur niveau d’accès à l’écrit se dégrader.

 

La ministre chargée de cet épineux dossier ne le nie, d’ailleurs, pas. Mais que faire ? Une réforme abracadabrante de plus ? En arrivera-t-on à faire l’appel du matin par ordre analphabétique ? La maîtrise du langage étant à la base de toute compréhension fine du monde, elle l’est de toute cohésion sociale et n’y a-t-il pas danger à le voir se déliter ainsi ? Comment, sans maîtrise minimale de la langue, penser la complexité, satisfaire au socle de connaissances communes qu’exige de nous la démocratie ? Quiconque, lors d’une fête, a un jour abusé de spiritueux en vente libre, sait ce que signifie avoir mal aux cheveux. Les migraineux, dont je suis, connaissent aussi le mal de crâne, mais avoir mal à la langue, voilà une belle pathologie et elle est plus grave. C’est pourtant bien cette sensation que j’éprouve aujourd’hui. Quand la langue s’appauvrit c’est la pensée qui le paie cash, l’esprit et l’âme, mêmes, qui sont ce que nous avons de meilleur. Bien sûr, les statistiques nous enseignent que la maîtrise de 2500 mots suffit à l’expression quotidienne, aux propos de comptoir qui tiennent trop souvent lieu de débat politique, mais quand on sait que le lexique français en propose cent fois plus, il y a de quoi avoir honte. Ayant, pendant plusieurs années, enseigné la rhétorique aux hauts fonctionnaires de la Commission Européenne, j’eus un jour, pour attirer leur attention sur le phénomène, l’idée de suivre un « JT » de 20h, crayon en main, afin de noter les fautes lourdes, barbarismes, dérapages de grammaire, de syntaxe et autres grossières bévues de langage dont la pullulation (ou pullulement… L’un ou l’autre se dit, l’un et l’autre se disent…) toujours plus pandémique ne laisse pas de m’effrayer. Je suis arrivé à près de cent en trente minutes, encore qu’un certain nombre d’entre elles ont dû échapper à ma vigilance tellement l’avalanche faisait penser aux chutes du Zambèze.

Et gardons-nous bien d’évoquer les réseaux sociaux où le patagon règne en maître. Chacun sait que lorsque les mots font défaut pour exprimer ce qui doit l’être, c’est un autre langage qui vient rapidement y suppléer : la violence.

 

Bien sûr, il y en aura toujours pour alléguer qu’une faute de syntaxe ou d’orthographe reste vénielle à l’aune de certaines fautes morales, mais c’est méconnaître ce fait organique, noté déjà par Aristote et que confirment, aujourd’hui, les spécialistes des sciences cognitives, que le langage ne se contente pas d’être une simple convention, corruptible à loisir, mais qu’il est structurant pour la pensée elle-même, qu’il EST pensée. Il est normal qu’une langue évolue, qu’elle ne soit enfermée dans un moule d’airain, à condition qu’elle ne soit pas appauvrie, qu’elle ne devienne pas cette indigente novlangue prophétisée par Orwell, qui y voyait déjà un bras armé de la barbarie. Et ce vide de sens, de le constater chaque jour dans le débat politique et social : les idées sont comme les tambours, plus elles sont creuses, plus elles résonnent, et combien il est toujours plus simple de préférer celles qui résonnent à celles qui raisonnent.

Chronique parue dans La Montagne du 17/05/15

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