Vous êtes ici

Pop culture vs ensauvagement…

Eric DELBECQUE & Amal HAYATOUN

Sommes-nous confrontés à une « guerre des dieux », comme l’écrivait Max Weber, ou à la progression du désert du sens ? Pour le dire autrement, sommes-nous guettés par l’intolérance (le fanatisme) ou l’absence totale de civisme (le je-m’en-foutisme) ? Les deux nous assaillent, incontestablement…

ENSAUVAGEMENT ?

D’un côté, de plus en plus de nos concitoyens sont indifférents aux autres, et ne se montrent guère attachés à un système de référence en particulier ; de l’autre, une frange d’individus se radicalisent et s’abandonnent à des constructions idéologico-religieuses prônant la haine de ce qui n’est pas soi. Karl Popper identifiait ces derniers comme des ennemis des « sociétés ouvertes », démocratiques et libérales.

Face à ce défi considérable de répondre à la barbarisation des rapports sociaux (à « l’ensauvagement » dirait Thérèse Delpech[1]), les organisations et les institutions dans leur ensemble, et l’Etat en particulier, apparaissent désemparés, et pour tout dire en situation d’échec, prenant même des décisions absurdement décalées. Un exemple qui pourrait paraître anecdotique le démontre cependant à merveille : celui de l’enseignement du latin-grec au collège (cf. l’excellent dossier sur ce thème dans Le Point du 2 avril). La réforme prévoyant de faire du latin et du grec un « enseignement pratique interdisciplinaire », pourrait bien participer à cette dégradation des rapports interpersonnels ! Car ce que ce socle des humanités nous apprend, c’est entre autres la rigueur et l’art d’argumenter ; ces langues anciennes ouvre encore les portes de notre imaginaire (quel enfant la mythologie ne fait-elle pas rêver ?), et nous rappelle en effet qu’il y eut un monde où l’Occident et l’Orient se rencontraient sans mécaniquement s’opposer… Enseignement élitiste ? Il est gratuit, ouvert à tous, a formé les plus grandes figures de notre histoire (y compris les hérauts de la Révolution française), et rassemble des individus aux origines diverses. En outre, Michel Zink, professeur au Collège de France, rappelle à juste titre que lorsque l’on ne montre guère de considération pour sa propre civilisation, il sera difficile de convaincre que l’on respecte l’univers culturel des autres…

Il est à craindre que le raisonnement qui motive cet état de choses soit bien celui que dénonce le secrétaire perpétuel de l’Académie des inscriptions et des belles-lettres : « Plus personne aujourd’hui n’a pour langue maternelle ni le latin ni le grec ancien. Il est donc superflu d’apprendre le latin et le grec. C’était autrefois que le latin et le grec servaient à a formation de l’esprit. Il est donc nocif d’apprendre le latin et le grec. C’est se cramponner au passé, quand il faut vivre avec son temps. Ces deux considérations ont pour effet que le latin et le grec sont, à chaque réforme, un plus exclus de notre système éducatif au nom des exigences morales de l’ouverture au monde présent » (Le Point, numéro cité)…

En tout état de cause, les canaux traditionnels, formels et informels, de transmission des valeurs ont disparu ou perdu de leur puissance, à commencer par l’école, à laquelle on demande d’ailleurs de remplir des missions qui ne sont pas exclusivement ou prioritairement les siennes, ce qui explique son échec à transmettre certains principes.

La réflexion sur l’école a connu une régression conceptuelle depuis Jules Ferry. On a voulu substituer la notion d’éducation à celle d’instruction publique. A l’égard de tous les citoyens (terme plus adapté que celui de « masses »), l’Etat a une mission publique qui consiste en la transmission du savoir. C’est un service public, ce qui ne signifie pas d’ailleurs qu’il doit être obligatoirement assuré par des structures étatiques, on l’oublie trop souvent.

Si l’on superpose totalement « éduquer » et « instruire » (« éduquer » signifiant conduire d’un endroit à un autre), on réalise une finalité idéologique. Il n’existe pas d’éducation parfaitement neutre philosophiquement ou idéologiquement, mais certaines le sont bien davantage que d’autres. D’où cette conséquence que la notion contemporaine d’éducation peut mettre en danger l’idée même de laïcité.

De surcroît, l’éducation de masses constitue un concept en soi contradictoire, impossible de ce fait à réaliser. L’éducation s’adresse à des sujets en tant que personnes, pas à des collectifs anonymes. En revanche, il est tout à fait raisonnable de penser que la transmission du savoir, l’instruction, puisse être dispensée à un très grand nombre. De surcroît, c’est encore le meilleur moyen pour réaliser une sélection juste. Aucune société ne peut se passer d’élites. L’instruction est le critère d’évaluation le plus légitime et le plus démocratique que puisse concevoir et appliquer une société moderne pour sélectionner dans un premier temps des personnes appelées à exercer des responsabilités.

Or, l’apprentissage du savoir ne va pas sans effort. L’école au sens large, de la maternelle à l’université, n’a pas à être le lieu de la récréation perpétuelle… Pas plus qu’elle ne doit prendre en charge toutes les dimensions de l’éducation des enfants, des adolescents puis des jeunes adultes. Bien évidemment, elle ne doit pas ressembler non plus à une prison ! Mais il est clair que les « jeunes » ne vont pas naturellement ou joyeusement au collège ou au Lycée ! Cela paraît d’ailleurs un signe de bonne santé morale et physique !

De ce fait, pour faire de l’école ce lieu d’épanouissement total et libre de l’individu, on tend à le transformer en espace de loisirs. Le seul problème c’est que l’enseignement, ou plutôt l’apprentissage du savoir, nécessite inéluctablement un minimum de contraintes, a fortiori lorsqu’il s’adresse à des enfants ou des adolescents qui éprouvent des difficultés à répondre aux exigences de l’institution scolaire. Ce qui, dans un second temps, n’empêche nullement, bien au contraire, que l’on aménage ces aspects contraignants, de manière à donner le goût du travail intellectuel. Mais si l’on supprime intégralement la contrainte, on ne fait que favoriser les milieux privilégiés. Il est absurde d’imaginer un enseignement dénué de toute espèce d’obligation. Enseigner au plus grand nombre implique, d’une manière très claire et incontournable, une attention toute particulière ainsi que quelques règles et repères clairs et stables.

LEADERS WANTED ! ET INNOVATION CREATRICE !

Bref, du point de vue de nos valeurs fondatrices (certains parlent de L’insécurité culturelle, comme Laurent Bouvet[2]) comme de nos problèmes quotidiens ou des grands événements mondiaux, nous nous sentons plus que jamais en crise. Des crises au pluriel. On pourrait lister les sujets qui s’avèrent matière à angoisse pour nos compatriotes, dans le domaine économique, financier, social, sécuritaire, sanitaire, éducatif, politique, culturel, moral, etc. Chômage, désindustrialisation, déficits, insécurité quotidienne, scène internationale anxiogène, instabilité juridique, crise identitaire. La recension n’en finit pas.

Certes, il ne s’agit pas de voir tout en noir. Les motifs d’optimisme existent toujours lorsque l’on examine le présent à la loupe. Mais le devoir de lucidité oblige à ne pas se cacher derrière son petit doigt. En scope large, le diagnostic ne se révèle pas satisfaisant.

Toutefois, une chose paraît déterminante lorsque que l’on se met à écouter très attentivement nos concitoyens : cette chose c’est la crise de confiance dans les élites. Rares sont ceux décidés à s’en remettre à elles avec sérénité.

S’agit-il de s’abandonner à un populisme de café du commerce ? En aucun cas. Mais les faits sont là. La rupture est consommée entre des personnes confrontées à des difficultés matérielles et psychologiques chaque jour plus complexes à assumer, et des décideurs, notamment politiques, engoncés dans des idées surannées et un politiquement correct mortifère.

Nos compatriotes vivent sans aucun doute les changements importants intervenus depuis le début de la décennie 90, ainsi que leurs conséquences et difficultés les plus diverses, de manière très différenciée. Il n’en reste pas moins qu’une nette majorité éprouvent davantage de craintes à l’égard de l’avenir que d’enthousiasme univoque. Le politique est donc d’autant plus sollicité pour fournir des grilles de lecture de la réalité et des propositions visant à maîtriser l’incertitude (qu’elle soit économique, sociale, internationale, etc.). Rien cependant de décisif ne se signale…

L’Etat paraît de plus en plus éloigné de la manière de sentir et de penser d’une écrasante majorité du pays.

Lucidité et pragmatisme sont les armes des vrais réformistes (peut-être même des vrais révolutionnaires), loin de tous les « grands » projets de loi qui finissent par accoucher de souris législatives, C’est capital : prouver que l’on a le souci du réel, c’est-à-dire des personnes, avec ce qui fait leur vie quotidienne, et que l’on ne peut bouleverser brutalement par décret : une fois l’échec consommé, rien n’est plus facile et moins humaniste que de s’étonner du refus de la réalité de se plier à son caprice… Normer par passion de castrer les initiatives et dénoncer parce que l’on se sent impuissant : cela ne fait ni un programme, ni une élite, ni une éthique de responsabilité.  

C’est bien au final le goût de l’innovation[3] qui manque dans notre pays. On pense certes immédiatement à celle qui fait la force des entreprises. Celle qui entre en résonance avec l’économie de la connaissance, qui permet de conquérir des marchés et de gagner de l’emploi. De la cybersphère aux pôles de compétitivité et chantiers d’avenir, on ne cesse de nous parler de l’information stratégique et du fameux changement qui fait gagner.

Cependant, l’innovation s’applique à bien d’autres sujets, tout aussi capitaux. A commencer par celui de la réforme des élites. Idées et ressources existent dans nos territoires. Encore faut-il en terminer avec la mentalité de caste. L’inattendu, l’original, voire le génial, ne s’enrégimentent pas et ne se produisent pas en série.

On parle tant de diversité : appliquons là à l’ensemble de nos manières de penser et de diriger, pas seulement à la définition de quotas homme/femme ou aux origines géographiques et culturelles. Cette diversité est d’abord nécessaire dans les concepts, les façons de raisonner, et les parcours éducatifs et professionnels.

POP CULTURE, SYMBOLES ET VALEURS REPUBLICAINES…

Répondre aux crises commence par là : multiplier les idées venues de multiples horizons…

Au rang de ces innovations spécifiques doit figurer une autre manière de provoquer des prises de conscience et de redonner vigueur à des valeurs et principes fondateurs du vivre ensemble humaniste et démocratique. Visiblement, l’initiative gouvernementale n’est plus en mesure de répondre aux grandes questions qui assaillent l’humanité, sans doute parce que le plus urgent est un changement de conscience, une sorte de croissance intérieure, de bond en responsabilité de chacun (qui ne s’épuise pas dans celle, dite sociale, des entreprises). Et éveil des consciences est un terrain peu familier pour l’Etat : peut-être d’ailleurs n’est-il plus fait pour cela ? Le temps des hussards noirs de la République semble révolu…

Mais ne sombrons pas dans la sinistrose et tentons plutôt de trouver des options ! Face à l’inertie des canaux traditionnels, l’investissement de la pop culture, et des industries culturelles classiques et digitales, paraît déterminant.

TV (bien qu’en perte de vitesse), Cinéma, BD, littérature, dans tous leurs vecteurs, contenus numériques variés (de divertissement pur ou à visée pédagogique) diffusés par la société civile ou les entreprises, forment quelques briques possibles d’un rapport pacifié entre les citoyens et un rempart contre tous les intégrismes. La lutte contre l’insécurité en général et les incivilités en particulier, la promotion d’une laïcité positive, passent dorénavant par la diffusion omnidirectionnelle de messages simples mais forts, pédagogiques et fortement ancrés dans l’image et les supports les plus contemporains, marquant spécifiquement les plus jeunes.

Regardons la réalité en face : les modèles contemporains se trouvent davantage dans les archétypes Marvel d’Avengers, dans le Superman de DC avec Henry Cavill (lequel sert de modèle aux prédicateurs chrétiens aux Etats-Unis, cf. www.manofsteelresources.com), ou dans les pages des bandes dessinées XIII, Largo Winch ou Scorpion (tous un peu héritiers de Corto Maltese et Blueberry), que parmi nos dirigeants, dans le public ou le privé, ou dans les volumes consacrés de la littérature classique… Peu importe ce que l’on en pense, c’est une tendance dont il faut prendre acte.

L’espace civique réclame de nouveaux mythes, porteurs d’espérance, et des symboles à destination d’une époque où disparaissent les lignes d’horizons, c’est-à-dire la conviction que l’idée de Progrès n’est pas morte… En nous adossant à la culture populaire (au sens le plus noble du mot), sachons les créer puis les utiliser… Cela ne remplacera pas d’autres vecteurs (à revivifier), mais mérite d’être mobilisé. Le vivre-ensemble y gagnera sûrement.

Amal HAYATOUN est Co-fondateur d'Agence 9.
Eric Delbecque est Président d'honneur de l'ACSE
 
 

[1] Voire son livre L’ensauvagement. Le retour de la barbarie au XXIe siècle. Paris, Grasset, 2005.

[2] Paris, Fayard, 2015.

[3] Cf. RADJOU Navi, PRABHU Jaideep, AHUJA Simone & BOILLOT Jean-Joseph, L’innovation Jugaad. Redevenons ingénieux ! Paris, Editions Diateino, 2013, et FERRY Luc, L’innovation destructrice. Paris, Plon, 2014.

Catégorie: