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Poutine Bashing : une impasse diplomatique !

Raymond DELBECQUE Consultant en intelligence économique

« Le refus de livrer les navires conformément au contrat est un mauvais signe bien sûr, mais du point de vue du soutien de nos capacités de défense, je vais vous le dire franchement, c'est sans importance. [...] Nous prévoyions de les utiliser en Extrême Orient, ce n'est pas critique ». Voilà ce qu’a déclaré le chef de l’Etat russe à propos de la décision française d’avoir reporté la livraison des porte-hélicoptères Mistral jusqu’à nouvel ordre. Et il ajoutait lors de cette même séance annuelle de questions réponses avec ses compatriotes, le jeudi 16 avril à la télévision, que le contrat signé avec Paris « visait avant tout à soutenir les chantiers navals français et assurer une charge de travail pour leurs chantiers navals »[1].

Témoignage démotivant d’une relation dégradée dont il faut comprendre la « création continue » (pour reprendre la formule chère au Père Teilhard de Chardin). Dès qu’il s’agit de la Russie et de Vladimir Poutine, la France semble sombrer dans la caricature. Et les médias cessent de faire leur travail avec impartialité. L’intervention de Vladimir Fédorovski dans FigaroVox, à la même époque l’année dernière (08/05/14), reste d’actualité. Ce dernier ne peut être accusé d’être complaisant avec le président russe. Il dénonçait pourtant l’emprise du politiquement correct sur l’analyse que nous faisons des sujets de la scène internationale lorsque la Russie est impliquée.

L’incendie d’Odessa (où des séparatistes prorusses trouvèrent la mort, causée par des « supporters de foot » ressemblant farouchement à des nationalistes ukrainiens !) n’avaient pas suscité un traitement adapté des médias français, provoquant la réaction de l’écrivain et ancien diplomate – désormais français – d’origine russe et ukrainienne (rappelons-le). Même perspective pour la tuerie de Maïdan en février 2014 : l’enquête d’un réseau de chaînes publiques régionales allemandes (ARD) semblerait indiquer que les tirs qui ôtèrent la vie à plusieurs dizaines de personnes provenaient vraisemblablement du QG de l’opposition (à l’hôtel Ukraina) et non des snipers du pouvoir prorusse[2]. Il semble y avoir dans ces affaires tous les ingrédients d’une opération de désinformation, ou plutôt faut-il dire de nos jours d’une « guerre de l’information » théorisée avec talent depuis des années par Christian Harbulot.

Pourquoi en arrive-t-on là ? Pour deux motifs : la pression du politiquement correct et la contamination de la raison diplomatique par un moralisme déplacé. 

Le premier de ces motifs est facilement constatable. Vladimir Poutine, sur n’importe quel écran et souvent dans certains cercles plus spécialisés, est coupable a priori. De quoi ? D’être lui-même : un ex-espion du KGB. Ce qui en ferait automatiquement un nostalgique de l’URSS, ultranationaliste et impérialiste, voire fascisant ! On nous promet par ailleurs régulièrement le retour de la Guerre Froide… Dès que l’on évoque la Russie de Poutine, toute réflexion disparaît au profit d’une pensée unique indigente et volontiers voisine de l’hystérie. Le politiquement correct nous empêche désormais d’argumenter calmement, de raisonner sur notre rapport objectif au gigantesque voisin de l’Union européenne. Il faut lire de trop rares experts, comme Jacques Sapir ou Philippe Migault[3], pour retrouver un cadre académique digne de ce nom. De la vente ratée des Mistral à l’assassinat de Boris Nemtsov, on n’aperçoit aucun débat rationnel sur les liens de la France et de l’Europe au partenaire russe.

Le deuxième motif mine la politique étrangère française depuis plus de vingt ans et ne relève pas exclusivement de la responsabilité de nos politiques mais plutôt de celle du vaste magma de l’intelligentsia. Il réside dans l’acharnement à vouloir rendre synonymes la morale et la stratégie diplomatique. Précisons d’emblée qu’il faudrait d’abord déterminer quelle morale ! Pour de nombreuses personnes au sein de nos élites (politiques et médiatiques au premier chef), elle s’avère à géométrie variable et laisse apparaître une certaine parenté avec la fameuse chanson de Jacques Dutronc : « L’opportuniste »… Hubert Védrine a mille fois raison de rappeler que « l’on ne peut pas simplement détester Poutine. La Russie sera toujours là »[4]

Certes, le régime de Moscou ne recule pas devant la propagande, utilise sans état d’âme ses services de renseignement et doit être qualifié d’autoritaire. Mais le jeu diplomatique consiste précisément à dialoguer avec tous ceux qui ne nous ressemblent pas ! Afin de pacifier autant qu’il est possible l’échiquier planétaire. Diaboliser le dirigeant russe en passant au besoin par le travestissement des faits ou tout au moins par une vision partiale des événements, ne fait qu’attiser les conflits du moment et les dossiers « chauds » qui impliquent Moscou, en particulier l’Ukraine. Il arrive le plus souvent que les chemins de la paix et des droits de l’homme ne passent pas par une posture avantageuse pour leurs promoteurs mais inefficace pour les principales victimes des combats les plus sanglants.

Le diagnostic de Fédorovski est à la fois nuancé et fort. La tendance actuelle vise à stigmatiser un pays et son chef (soutenu, il faut le garder en mémoire, par l’écrasante majorité de son peuple). Il ne s’agit pas de nier les torts et les provocations russes, notamment médiatiques. Mais en rester là apporte quoi ? Cette politique d’humiliation systématique que pratique le camp occidental n’aboutira qu’à durcir l’affrontement. Ceux qui côtoient les Russes et les connaissent savent parfaitement que la menace et le comportement un brin grotesque des matamores en tous genres les indiffèrent profondément, ou finissent par les rendre brutaux. Or, ce fut en effet l’attitude occidentale méprisante et carnassière après la chute du Bloc de l’Est qui généra le ressentiment de la Russie et explique en bonne partie le phénomène Poutine.

Cette situation globale conduit de surcroît notre pays à rendre impossible toute stratégie de puissance cohérente en Eurasie. De ce point de vue l’affaire des navires de guerre Mistral est emblématique. Notre attitude n’impressionne nullement le maître du Kremlin et ne contribue en rien à la résolution de la crise ukrainienne. En revanche, la parole de la France est mise en doute en matière commerciale et l’on comprend clairement que nous avons encore des efforts à faire en matière d’intelligence économique. Dans le climat concurrentiel qui règne dans le secteur de la Défense, de telles positions sont-elle pertinentes ? A l’évidence non. Ce n’est pas ainsi que la France se positionnera favorablement dans la « guerre économique » du XXIe siècle. Nous n’y gagnerons ni en prestige, ni en dignité, ni en développement. Seuls y trouvent leur compte le politiquement correct et l’aveuglement idéologique, la paralysie et le ridicule : au détriment de la vraie diplomatie et de la paix.

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