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Splendeur et misère de la nostalgie

Patrick Tudoret - Ecrivain et consultant, docteur en science politique

Il est de bon ton, quand on se veut « moderniste », de dénigrer la nostalgie, l’odieuse nostalgie, porteuse de tous les maux de la terre. Ô, honteuse nostalgie qui fleure forcément le conservatisme rance et un passéisme digne du rebut. Ne s’agirait-il pas encore d’un de ces simplismes infantiles auxquels Homo pseudo sapiens nous a depuis longtemps habitués ?

Et si l’on sortait d’urgence de cette rhétorique imbécile du « tout ou rien ». Il n’est, certes, pas sain de se complaire dans un « tout nostalgique », d’enkyster sa pensée dans une exaltation béate du passé, comme si – croyance naïve – il était pourvoyeur de tous les bienfaits quand le présent serait le mal absolu. Mais il est tout aussi imbécile de vouloir rompre avec le passé, terreau premier sur quoi l’on bâtit. Ont donc également tort, ceux qui s’imaginent bêtement que TOUT était mieux hier et ceux qui pensent que TOUT est mieux aujourd’hui.

Car enfin, sans nostalgie, pas d’Odyssée d’Homère, premier grand tissage romanesque autour du nostos (le mal du pays) qui tourmente Ulysse plus encore que les sirènes ou l’amour dévorant de Circé. Pas de mythologie, pas de Fado, pas de Flamenco, pas de Blues déchirant écho d’un « avant », d’un monde édénique et sans chaîne. Pas de madeleine de Proust, pas d’Illiers-Combray, pas d’Albertine, pas de « petit Marcel » tout court. Sans nostalgie, pas de Rutebeuf et Que sont mes amis devenus ?, de Petit Liré, cher à du Bellay, de Ronsard, pas de roses qui se fanent, comme se fane la beauté des dames, celles « du temps jadis » qui vient toujours trop tôt... Pas de Hamlet célébrant ce pauvre Yorick. Pas de Feuillantines de Victor Hugo, pas de Goethe, de Nuit d’août de Musset, de Hölderlin et de poésie romantique. Pas de Verlaine et de Jadis et Naguère. Pas de Beethoven ou de Satie, de Fellini, de Bergman, de Visconti où passe la sourde mélancolie des jours enfuis. Mais toute liste serait vaine, se confondant avec l’histoire de l’art elle-même, qui nous enseigne que l’on ne construit pas sur du sable. La littérature, les autres arts, sont pour une part essentielle une célébration de la mémoire, une mise en musique de cette part de nous même qui réside dans un temps paradoxal, à la fois révolu et toujours à l’œuvre… Comme le note justement Christian Doumet : « Ecrire, c’est toujours écrire le présent à l’imparfait. C’est peindre notre être-au-monde sous les couleurs glorifiantes d’un âge révolu, comme pour le faire entrer subrepticement, mais plus sûrement, dans l’avenir avec lequel toute écriture compose. »

Enfin, sans mémoire, pas de célébrations, d’élaboration des sociétés humaines, de rituels qui les cimentent face à la barbarie… Tout destin individuel se confond avec celui de son temps et du monde dont il est issu, comme aimait à le rappeler de Gaulle, pour conclure qu’« un pays sans mémoire n’a aucun avenir ».

Bien sûr, il y aura toujours les intégristes de la mémoire, les nostalgicomanes, fondant tout sur le culte d’un passé révéré fût-il le pire, comme il y aura toujours des ayatollahs du modernisme, persuadés qu’il faut l’abolir pour mieux dessiner l’avenir. Ca donne le Verkhovenski de Dostoïevski, prétendant dans Les Possédés, abolir toute forme de mémoire pour mieux asservir le monde, la Révolution Culturelle, la « table rase » façon Khmers rouges ou façon Daech… Et qu’est-ce d’autre qu’Auschwitz si ce n’est ce dessein fou, terrifiant, d’abolir la mémoire d’un peuple, la mémoire du monde ?

Alors, la nostalgie : une courtisane aux œillades outrés qui nous entraîne vers le pire ou un fondamental attachement à ce passé dont nous sommes irrémédiablement faits ? Nietzsche avait raison qui, en digne héritier des Grecs, prônait « la perfection du juste milieu… »

Chronique parue dans La Montagne, le 22/03/15

Patrick Tudoret est l’auteur d’une quinzaine de livres – romans, essais, récits – parus notamment aux Editions de La Table Ronde (Groupe Gallimard) et de plusieurs pièces de théâtre jouées à Paris et reprises en province. Docteur en Science Politique de l’université Paris I Sorbonne, lauréat des Prix de la Recherche de l’INA, il est chercheur et consultant, intervenant notamment auprès de la Commission Européenne, d’HEC ou du CHEM (Centre des Hautes Etudes Militaires). Il produit et co-anime Tambour battant, émission de débats sur la chaîne 31 de la TNT. Son essai L’Ecrivain sacrifié, Vie et mort de l’émission littéraire lui a valu, en 2009, le Grand Prix de la Critique Littéraire et le Prix Charles Oulmont de la Fondation de France. Son dernier roman est paru chez Grasset en octobre 2015.

 

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