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Vers le shared power

Ali LAÏDI, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégique (IRIS), Paris

Il faut changer et vite. Sinon, nous entrerons dans une sombre période. Dérèglements climatiques, migrants, terrorisme, crises économiques et financières…les évènements de ces derniers mois sont les derniers avertissements. Soit nous changeons notre vision du monde et nous évitons le pire, soit  la réalité nous rattrape et nous présente une addition qui risque d’être particulièrement salée. Car tout est lié : l’économie atone, l’environnement délabré, la violence qui se répand partout… Quand le papillon de la misère bat ses ailes au fin fond de l’Inde, de la Syrie ou de la Centrafrique, c’est un ouragan qui se prépare chez nous. Croire au XXIème siècle que les malheurs des uns n’impactent pas le bonheur des autres est une dangereuse illusion. Il faut changer et revoir notre logiciel. Le monde évolue à vitesse grand V alors que notre grille d’analyse date des années post-guerre froide !

L’ère de l’hyperpuissance américaine a duré à peine plus d’une décennie, de 1989 et 2001. Malgré ses dents nucléaires, le tigre de papier est tombé dans le piège : au lieu d’abattre le monstre, il a nourri l’hydre du terrorisme islamiste. La faute à une analyse tronquée de la situation. En créant le smart power, les Américains ont cru qu’il suffisait d’allier l’influence (soft power) à la puissance militaire (hard power) pour faire la loi et le ménage dans le monde. Tragique erreur : hard, soft et smart power sont dépassés. Il est temps de passer au shared power, la puissance partagée.

A l’ère de l’Anthropocène, la compétition à tout crin est un suicide. La puissance de demain est celle qui saura répartir son pouvoir (distributed power), pas pour le perdre ou le diluer mais au contraire, pour le consolider. Comment ? En s’assurant qu’elle n’engendre pas des désordres tels qu’ils lui reviennent à la figure. Dans ce monde hyper-connecté, aucune action n’est neutre. Les grandes puissances ont donc tout intérêt à prendre soin des autres afin de limiter les injustices qui génèrent chômage, migrations et terrorisme. Le monde est définitivement ouvert et aucune société n’est à l’abri des soubresauts du monde. A moins d’ériger d’autres murs, toujours plus hauts, toujours plus larges et de s’enfermer dans sa propre prison.

Le shared power dessine un monde apaisé mais pas débarrassé des rapports de force. Rapports de force qu’il reconnaît et juge même nécessaires. Car ils forment le conatus spinozien qui permet aux individus, aux groupes, aux Etats de persévérer dans leur être. Le shared power ne propose pas un monde de Bisounours mais un monde qui accepte la compétition autant politique qu’économique. A une condition : que celle-ci n’aboutisse pas à l’annihilation de l’Autre. Grâce au shared power, les Etats peuvent définir et piloter une stratégie à long terme qui soit viable en répondant à cette question : comment limiter ma puissance avant qu’elle ne nuise à mes partenaires au point de les obliger à devenir mes ennemis ?

Voici deux exemples ancrés dans l’actualité brûlante. Le premier concerne le monde arabo-musulman. Nous devons procéder à un examen complet de notre action dans cette partie du monde. Au lieu de pomper sans vergogne depuis un siècle le pétrole arabe, n’aurions-nous pas du soutenir le développement de cette région ? Au lieu de surarmer ces pays, n’aurions-nous pas du les encourager à investir leurs pétrodollars dans la création d’entreprises afin d’offrir des emplois à leurs peuples ? Certains rétorqueront que nous n’avons pas à aider nos futurs concurrents. Certes, mais ne vaut-il pas mieux les affronter sur le terrain économique plutôt que sur le champ de bataille, surtout quand celui-ci est une salle de rédaction, une salle de concert ou une terrasse ! L’Europe s’est-elle affaiblie en soutenant l’intégration des ex-pays de l’Est ? Evidemment non et c’est bien la preuve que les gains des autres servent ses intérêts.

Aveuglés par les concepts de soft, de hard et de smart power, nous nous sommes égoïstement contentés de sécuriser nos approvisionnements de pétrole sans nous soucier du retour de flamme ! En refusant de partager le pouvoir, nous avons importé chez nous les conflits qui meurtrissent la région depuis des décennies.  

Deuxième exemple : la Russie. Le pays est de plus en plus isolé et s’enfonce dans des difficultés économiques telles qu’elles pourraient très mal tourner pas seulement pour la Russie elle-même mais pour l’ensemble de la planète. Quel est l’intérêt des Etats-Unis et de l’Union Européenne d’empiéter sans cesse sur l’ère d’influence russe ? Le monde s’en porte-t-il mieux ? Pas vraiment, c’est même le contraire qui pourrait advenir car la situation peut dégénérer au point de déboucher sur une surprise stratégique majeure : une guerre définitive. Contrairement à Al-Qaïda et à l’organisation Etat Islamique, Moscou dispose d’une solide armée et surtout d’armes nucléaires !! Il est donc temps de penser autrement si on ne veut pas aboutir au pire !

Le shared power propose une stratégie géoéconomique responsable et durable. En économie, il fixe les limites d’une mondialisation qui ne peut plus être anarchique. Tout ce qui n’a pas de limite, note le philosophe Karl Popper, est potentiellement totalitaire. Le marché doit être bordé afin qu’il cesse de dicter les usages que chaque être humain souhaite avoir du monde. Cela signifie clairement d’empêcher les multinationales de devenir les « Leviathan » modernes.  L’idéal est que les décideurs s’imposent eux-mêmes les limites de leurs actions. Hélas, l’Histoire, même récente, montre que cet un vœux pieu. 

Le shared power calcule le bon dosage entre la liberté de l’entreprise (croitre et gagner des parts de marché) et la menace que sa tentation hégémonique fait peser sur la diversité de l’écosystème en particulier et plus généralement du monde. Il permet de préserver l’intégrité physique et spirituelle des peuples non dominants. Le shared power garantit la diversité du monde non pas pour des raisons « droit-de-l’hommismes » mais parce que celle-ci est vitale à l’humanité. Sans elle, en cas de crise politique, économique ou environnementale, la résilience des sociétés est impossible. Le shared power, c’est la conviction qu’il n’existe jamais qu’une seule solution ou qu’un seul modèle et qu’il faut par conséquent protéger toutes les alternatives.

J’image à quel point le shared power est difficile à comprendre pour des esprits enfermés dans des conceptions dépassées de la géopolitique. Car il oblige à appréhender et à gérer la complexité d’un monde où la binarité n’a plus cours.

 

Ali Laïdi est docteur en sciences politiques. Son principal terrain d’observation et de réflexion est la guerre économique. Il est chroniqueur à France 24, responsable du « Journal de l’Intelligence économique » Ali Laïdi a publié cinq ouvrages : Le Jihad en Europe, Seuil, 2002 ; Les secrets de la guerre économique, Seuil, 2004 ; Retour de flamme. Comment la mondialisation a accouché du terrorisme, Calmann-Lévy, 2006 ; Les Etats en guerre économique, Seuil, 2010 ; Aux sources de la guerre économique, Armand Colin, 2012. Il enseigne à Sciences Po, l’Ihedn et à l’Inhesj depuis de nombreuses années. Il a travaillé pour de nombreux journaux : L’Express, Le Nouvel Observateur, Le Figaro, etc. ainsi que pour France 2, France 5, Canal +, TF1. Il est l’auteur de reportages de 26’ pour la France 5 (1997-2001) ainsi que d’un documentaire de 90’ sur la chute du Mur de Berlin vue par les espions de l’époque (TF1, 2009) et la guerre des colas (France 5, 2014)

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