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Guerre économique

La formule de guerre économique ne fait pas l’unanimité, loin s’en faut… Elle rassemble dans une commune opposition les économistes ultralibéraux et la plupart des experts de la stratégie et du monde de la Défense.

UNE IDEE QUI FAIT PEUR…

Pour les premiers, elle s’avère inacceptable parce qu’elle implique que le libre jeu de l’offre et de la demande relève très souvent de la fiction : en témoignaient dès les années 60 les travaux de Fernand Braudel affirmant que le grand capitalisme ne s’articula jamais sur les lois exposées par les théoriciens de l’économie de marché.

Pour les seconds, la guerre appartient aux armées et se définit exclusivement comme un affrontement provoquant des morts.

Pourtant, force est de constater que les confrontations concurrentielles contemporaines relèvent d’autre chose que d’une saine et amicale compétition entre des entreprises, aboutissant finalement à donner la « victoire au meilleur »…

Le débat théorique sur cette notion devient vite complexe, mais l’on peut brièvement expliquer ce que recouvre le paradigme de la guerre économique :

• Les méthodes utilisées par les différents compétiteurs pour venir à bout de leurs concurrents, conquérir un marché, bref, pour devenir leader, se développer ou déstabiliser les rivaux, constituent désormais de véritables offensives informationnelles, commerciales, juridiques, judiciaires, et financières. Certains n’hésitent même plus à employer des moyens clairement illégaux.

• Des organisations criminelles s’attaquent violemment aux intérêts économiques parce qu’ils constituent des symboles ou des sources de financement.

• Des Etats s’affrontent, dans la course à la puissance, par l’intermédiaire de leurs entreprises nationales, ou plutôt en formant de véritables réseaux coopératifs avec celles-ci. Les Etats-Unis ou la Russie en fournissent l’exemple le plus frappant ; quant à la Chine, elle ne laisse même pas subsister l’illusion d’une indépendance réelle de ses firmes… Elles constituent clairement un instrument de l’appareil de pouvoir puisque la Chine reste politiquement un régime à fondement totalitaire.

GENESE

On peut observer très clairement les manifestations de la guerre économique depuis la chute de l’Union soviétique. Néanmoins, des auteurs de la galaxie non-conformiste des années 30, en France, les discernaient déjà en précurseurs, avant même la seconde Guerre Mondiale (citons par exemple Thierry Maulnier). Sans en cerner toutes les implications, ils soulignaient à juste titre que les nations fondaient chaque jour un peu plus leur puissance politico-militaire sur le potentiel industriel, les matières premières et l’économie en général.

En 1971, c’est Bernard Esambert qui donna sa première formulation d’envergure et son commencement de théorisation à la thèse de l’existence d’une guerre économique mondiale. Elle fut développée dans les années 90 par les travaux de Christian Harbulot. Quelques auteurs, néanmoins peu nombreux, poursuivent dorénavant des recherches sur la guerre économique, ses significations et ses conséquences, parmi lesquels Eric Delbecque et Ali Laïdi.

Le capitalisme n’est pas qu’un « doux commerce » entre les hommes : il est aussi un conflit économique aux logiques subtiles ; il existe réellement des stratégies nationales de maîtrise de la mondialisation ne laissant qu’une portion congrue à une quelconque « main invisible »…

Et dans ce conflit économique aux dimensions de la planète, la connaissance s’impose comme l’arme déterminante menant à la victoire. Les livres d’Alvin Toffler nous ont familiarisés avec l’idée que le pouvoir s’abreuve à trois sources : la violence, l’argent, et le savoir. C’est ce dernier qui détermine les avantages stratégiques sur l’échiquier contemporain de la puissance. Mais dans cette nouvelle configuration, l’Etat n’est plus forcément en position de force.

Jean-François Lyotard nous expliquait pourquoi dès la fin des années 70 : « Sous sa forme de marchandise informationnelle indispensable à la puissance productive, le savoir est déjà et sera un enjeu majeur, peut-être le plus important, dans la compétition mondiale pour le pouvoir. Comme les États-nations se sont battus pour maîtriser des territoires, puis pour maîtriser la disposition et l’exploitation des matières premières et des mains-d’œuvre bon marché, il est pensable qu’ils se battent à l’avenir pour maîtriser des informations. Ainsi se trouve ouvert un nouveau champ pour les stratégies industrielles et commerciales et pour les stratégies militaires et politiques. Pourtant la perspective ainsi dégagée n’est pas aussi simple qu’on vient de le dire. Car la mercantilisation du savoir ne pourra pas laisser intact le privilège que les États-nations modernes détenaient et détiennent encore en ce qui concerne la production et la diffusion de connaissances. L’idée que celles-ci relèvent de ce « cerveau » ou de cet « esprit » de la société qu’est l’Etat se trouvera périmée à mesure que se renforcera la principe inverse selon lequel la société n’existe et ne progresse que si les messages qui y circulent sont riches en informations et faciles à décoder. L’Etat commencera à apparaître comme un facteur d’opacité et de « bruit » pour une idéologie de la « transparence » communicationnelle, laquelle va de pair avec la commercialisation des savoirs. C’est sous cet angle que risque de se poser avec une nouvelle acuité le problème des rapports entre les instances économiques et les instances étatiques » (LYOTARD).

Autant dire que la guerre économique implique la coopération du public et du privé et que l’Etat ne peut pas l’emporter seul… Les stratégies de puissance nationales se feront dorénavant à la croisée de leurs stratégies respectives : aux pouvoirs publics de prouver qu’ils ont toutes les qualités du stratège et les vertus du partenaire puissant et indispensable…

« GUERRE HORS LIMITES ? » (QIAO & WANG)

Pour résumer, comment définir ou tout au moins caractériser la guerre économique ? Premièrement, elle signifie « que les rapports de force entre les puissances s’articulent, depuis la fin de la Guerre Froide, autour d’enjeux économiques. Les gouvernements de la planète, dans leur grande majorité, ne cherchent plus aujourd’hui à conquérir des terres ou à établir leur domination sur de nouvelles populations mais à construire un potentiel industriel et une force de frappe commerciale capable d’apporter devises et emplois sur leur territoire. Ce fut là la thèse défendue par l’américain Edward Luttwak dès le début des années 90. Pascal Lorot tiendra en France le même discours et militera pour le développement de la géoéconomie. Comment la définit-il ? Comme « l’analyse des stratégies d’ordre économique – notamment commercial –, décidées par les Etats dans le cadre de politiques visant à protéger leur économie nationale ou certains pans bien identifiés de celle-ci, à aider leurs « entreprises nationales » à acquérir la maîtrise de technologies clés et/ou à conquérir certains segments du marché mondial relatifs à la production ou à la commercialisation d’un produit ou d’une gamme de produits sensibles, en ce que leur possession ou leur contrôle confère à son détenteur – Etat ou entreprise « nationale » – un élément de puissance et de rayonnement international et concourt au renforcement de son potentiel économique et social ». » (DELBECQUE & HARBULOT)

Il est clair que la guerre économique n’efface pas définitivement les conflits militaires traditionnels ; en revanche, elle leur hôte leur rôle barycentrique dans la compétition globale des nations pour la puissance. Les querelles de frontières persistent, ainsi que les vieilles rancunes nationalistes, mais les sujets stratégiques particulièrement conflictuels concernent désormais l’énergie, l’eau, la santé, la cybersécurité, la préservation des périmètres sensibles économiques nationaux, ou encore le développement durable.

Sujets extrêmement variés dont on comprend facilement qu’ils peuvent susciter ou aggraver des rapports de force et dont la dimension cardinale s’avère d’abord économique. C’est exactement ce que les deux auteurs chinois de La guerre hors limites visaient à démontrer (QIAO & WANG).

Deuxièmement, la guerre économique signifie aussi que le temps de la concurrence « aimable », limitée et encadrée (de manière formelle ou informelle), est terminée ! A cet égard, Richard d’Aveni traduit de manière académique ce que beaucoup d’entrepreneurs ressentent au quotidien : « La montée de l’hypercompétition, écrit cet auteur phare du management stratégique, et l’écroulement des forteresses des monopoles et des oligopoles qui en découle ont brutalement mis fin à l’époque chevaleresque. Fini le temps de la douceur, fini la collusion tacite et les confrontations soigneusement évitées. Fini l’époque où il était grossier de détruire un concurrent. Fini encore l’ère de l’utilité des lois antitrust destinées à préserver le « fair play » en n’autorisant à s’affronter que des concurrents de même force. L’heure est à une nouvelle vision du monde où les vainqueurs raflent tout et où les combattants d’importance inégale recourent à toutes les tactiques possibles ». (D’AVENI)

La guerre économique, c’est à la course à la puissance par d’autres moyens que militaires, et la progression d’une confrontation capitaliste débridée entre des entreprises venues de tous les horizons et décidées à survivre et à se développer…

REFERENCES :

D’AVENI Richard, Hypercompétition. Paris, Vuibert, 1995.
DELBECQUE Eric & Christian HARBULOT, La guerre économique. Paris, PUF, 2011.
LAÏDI Ali, Aux sources de la guerre économique. Paris, Armand Colin, 2012.
LAÏDI Ali, Les Etats en guerre économique. Paris, Seuil, 2010.
LOROT Pascal, « De la géopolitique à la géoéconomie », in Géoéconomie, n° 50 : « Les conflits de la mondialisation », Choiseul, Eté 2009.
LUTTWAK Edward, Le rêve américain en danger, Paris, Odile Jacob, 1995.
LYOTARD Jean-François, La condition postmoderne. Rapport sur le savoir. Paris, Les Editions de Minuit, 1979.
QIAO Liang & WANG Xiangsui, La Guerre hors limites. Paris, Rivages poche, 2006.