Vous êtes ici

Patriotisme économique

Le patriotisme économique écartèle la France, et dans une certaine mesure l’Union européenne dans son ensemble. La formule heurte les élites alors même qu’elle paraît relativement naturelle à de larges couches de la population, à commencer par celles qui sont confrontées aux conséquences les plus destructrices de la mondialisation.

IDEE DANGEREUSE ?

Les élites en question n’y voient globalement qu’un concept dangereux et économiquement inepte. Les commentaires émis lors des dossiers Gemplus, Arcelor, Alstom ou Pirelli le prouvent à l’envi.

Dangereux parce qu’il évoque des épisodes tragiques de l’histoire continentale. On confond systématiquement patriotisme et nationalisme. Or, ils désignent des sentiments totalement opposés, et des pratiques qui le sont tout autant. Le patriotisme (revenons à Romain Gary, André Malraux et Charles de Gaulle), c’est « l’amour des siens ». Le nationalisme, c’est « la haine des autres ».

Le nationalisme se forge par l’exclusion de l’altérité et la consécration pathologique d’un collectif, c’est-à-dire l’absolutisation de la communauté nationale largement reconstruite sous une forme phantasmatique et holistique (ou le Tout prévaut sur les individus). Il valorise l’autarcie, finit dans l’apologie de la guerre, et conduit tôt ou tard les peuples qui s’y abandonnent au néant ou à la ruine.

Le patriotisme se tisse dans le respect de ceux dont on partage le destin, les attentes et les peines. Il dérive d’une histoire commune et d’un avenir construit ensemble. Il associe passé, présent et avenir dans une dialectique créatrice. Il revendique la coopération avec d’autres nations. Il conçoit la collectivité comme une société, c’est-à-dire un groupe qui ambitionne l’épanouissement des individus, et non leur écrasement.

En résumé, le patriotisme imagine la nation, pour reprendre les mots d’Ernest Renan, comme un « plébiscite de tous les jours ».

CONCEPT ABSURDE ?

De nombreux représentants des élites politiques, administratives et économiques le jugent de surcroît inepte parce que les entreprises n’auraient plus, selon eux, de nationalité. Certes, la nationalité d’une société ne dérive plus automatiquement du lieu d’implantation de son siège social. Il faut désormais se fonder sur un faisceau de paramètres pour définir un « centre de gravité » national (pour reprendre la terminologie employée dans un rapport de l’Inspection générale des finances).

En 1999, le Commissariat Général du Plan en avait dressé une liste dans un rapport intitulé La nouvelle nationalité de l’entreprise :

1. La structuration financière (identité des détenteurs du capital).
2. La territorialité des activités (localisations majeures et centres de décision).
3. La géographie des activités de recherche et d’innovation.
4. L’origine nationale de la culture d’entreprise (nationalité du management).
5. L’environnement institutionnel.

En tout état de cause, on peut donc se rendre compte que les firmes totalement « apatrides » ou véritablement globales demeurent moins nombreuses que ne le clament une foule d’observateurs. En outre, la situation s’avère extrêmement hétérogène selon les pays. La Chine, le Japon ou même les Etats-Unis, ne connaissent pas le même degré d’internationalisation des capitaux des grands groupes que la France ou l’Italie.

Allons cependant au-delà de ce diagnostic, insuffisant pour cerner intégralement notre sujet. En effet, le débat est le plus souvent mal construit. Le but n’a jamais été d’interdire des investissements étrangers. Pour de multiples raisons, ils sont à la fois inévitables et souhaitables. Il s’agit en revanche de les réguler et de contrôler leurs conséquences. C’est l’objectif de régulation qui a fondé le décret n°2005-1739 du 30 décembre 2005 réglementant les relations financières avec l’étranger et portant application de l’article L. 151-3 du code monétaire et financier. Ce dernier stipule que les investissements étrangers d’autres ressortissants que ceux de l’Union européenne sont désormais soumis à autorisation préalable du ministre chargé de l’économie dans les domaines suivants :

1° Activités dans les secteurs des jeux d’argent ;

2° Activités réglementées de sécurité privée ;

3° Activités de recherche, de développement ou de production relatives aux moyens destinés à faire face à l’utilisation illicite, dans le cadre d’activités terroristes, d’agents pathogènes ou toxiques et à prévenir les conséquences sanitaires d’une telle utilisation ;

4° Activités portant sur les matériels conçus pour l’interception des correspondances et la détection à distance des conversations, autorisés au titre de l’article 226-3 du code pénal ;

5° Activités de services dans le cadre de centres d’évaluation agréés dans les conditions prévues au décret n° 2002-535 du 18 avril 2002 relatif à l’évaluation et à la certification de la sécurité offerte par les produits et les systèmes des technologies de l’information ;

6° Activités de production de biens ou de prestation de services de sécurité dans le secteur de la sécurité des systèmes d’information d’une entreprise liée par contrat passé avec un opérateur public ou privé gérant des installations au sens des articles L. 1332-1 à L. 1332-7 du code de la défense ;

7° Activités relatives aux biens et technologies à double usage énumérés à l’annexe IV du règlement (CE) n° 1334/2000 du Conseil du 22 juin 2000 modifié instituant un régime communautaire de contrôle des exportations de biens et technologies à double usage ;

8° Activités relatives aux moyens de cryptologie et les prestations de cryptologie mentionnés aux paragraphes III, IV de l’article 30 et I de l’article 31 de la loi n° 2004-575 du 21 juin 2004 pour la confiance dans l’économie numérique ;

9° Activités exercées par les entreprises dépositaires de secrets de la défense nationale notamment au titre des marchés classés de défense nationale ou à clauses de sécurité conformément au décret n° 98-608 du 17 juillet 1998 relatif à la protection des secrets de la défense nationale ;

10° Activités de recherche, de production ou de commerce d’armes, de munitions, de poudres et substances explosives destinées à des fins militaires ou de matériels de guerre et assimilés réglementés par le titre III ou le titre V du livre III de la deuxième partie du code de la défense ;

11° Activités exercées par les entreprises ayant conclu un contrat d’étude ou de fourniture d’équipements au profit du ministère de la défense, soit directement, soit par sous-traitance, pour la réalisation d’un bien ou d’un service relevant d’un secteur mentionné aux points 7° à 10° ci-dessus.

Ce décret fut complété et ses conditions étendues à l’énergie et au transport en 2014 (suite au dossier General Electric/Alstom).

Mais un point doit susciter l’étonnement dans les discussions interminables sur le patriotisme économique : sa réduction récurrente au contrôle des capitaux étrangers dans les groupes du CAC 40 !

LE PATRIOTISME ECONOMIQUE : UNE AMBITION TROP CARICATUREE

Premièrement, il ne se résume nullement à une posture défensive. Pour en terminer sur cette question de la protection des champions nationaux, suggérons qu’elle s’exerce aussi par des négociations adaptées avec les investisseurs étrangers afin de maîtriser les « suites » (les effets) desdits investissements. En la matière de grandes marges de progrès existent. Enfin, c’est la notion de réciprocité qu’il importe de promouvoir. Une dépendance se crée lorsqu’elle n’est pas compensée… Par le jeu des flux financiers croisés, les dépendances s’équilibrent et des vraies possibilités de coopérations et d’interdépendances fécondes voient le jour.

Deuxièmement, sortons de cette question particulière, prenons toute la distance nécessaire pour bien appréhender l’ampleur du sujet, et voyons les choses comme elles doivent être ; le patriotisme économique milite d’abord et avant tout pour la coopération public/privé au profit de l’édification d’un dispositif de conquête de marchés dont les PME innovantes de notre pays devraient être les fers de lance. Cette polarisation sur les méga-firmes obscurcit totalement l’horizon essentiel de la démarche. De ce fait, la question du patriotisme économique se confond en grande partie avec la nécessité de disposer d’une solide politique publique d’intelligence économique.

Au final, la définition du patriotisme économique se confond avec son objectif. Selon Eric Delbecque, il vise à mettre en œuvre « un dispositif de régulation et d’encouragement de l’activité économique qui permette d’assurer à la nation des retombées positives du développement des entreprises en termes de croissance et d’emploi, ainsi que de conserver sur le sol national des centres de décision majeurs et de garantir la maîtrise d’activités et d’entreprises sensibles indispensables à la préservation de la capacité de décision de l’Etat. » (DELBECQUE)

LE PATRIOTISME ECONOMIQUE N’EST PAS UNE EXCEPTION FRANÇAISE…

Dès lors, le patriotisme économique n’a rien d’un nationalisme économique refusant la mondialisation. Il prétend simplement qu’elle doit bénéficier au plus grand nombre et pas simplement à une « hyperclasse » privilégiée, protégée de ses conséquences les plus fâcheuses, par exemple le chômage produit par les délocalisations, et la dynamique complexe de la désindustrialisation occidentale…

Il vise aussi à indiquer que les nations ont le droit de revendiquer une sorte de souveraineté industrielle, en aucun cas synonyme de protectionnisme mais simplement attachée à la capacité des Etats de favoriser le développement économique territorial et de préserver un périmètre économique stratégique indispensable à la sécurité nationale.

En France, le patriotisme économique persiste à faire problème : il ne va pas de soi. C’est bien là ce qui fait toute la différence avec nos alliés politico-militaires et néanmoins adversaires commerciaux. Au-delà de l’ingéniosité et de l’efficacité de leurs dispositifs publics d’« intelligence économique » (plutôt désigné sous d’autres vocables : advocacy policy, diplomatie économique, sécurité économique, etc.), le facteur clef de succès se situe ailleurs que dans des montages techniques et institutionnels. Les Américains, les Japonais, les Chinois ou les Russes n’ont aucun mal à concevoir que l’intérêt économique de leur nation s’inscrit dans sa capacité de souveraineté et d’influence globale et, qu’à ce titre, il conditionne la pérennité de la collectivité nationale, ainsi que son indépendance, c’est-à-dire sa capacité à choisir librement son avenir.

Les Français (tout au moins certains d’entres eux, leurs dirigeants en tête) échouent à faire sienne cette courbure d’esprit. Ils associent rapidement le patriotisme économique au nationalisme et au bellicisme. Il ne parvient pas à intégrer le fait qu’on ne peut œuvrer pour la cohésion sociale sans mettre en place une stratégie nationale articulée sur un patriotisme économique intelligent, d’abord soucieux – affirmons-le sans répit – de la réciprocité des comportements commerciaux et financiers.

Sans doute les pouvoirs publics n’en ont-ils pas eux-mêmes suffisamment pris conscience jusqu’à présent.

A ces éléments s’ajoute une autre difficulté : il est nécessaire, au moment même où s’avère urgent d’intégrer l’idée du patriotisme économique national, de promouvoir un patriotisme européen complémentaire de l’attachement que nous portons à notre pays. On conçoit sans peine l’ampleur de cette ambition… Exigence néanmoins vitale ! Et il ne faut pas s’enferrer ici vainement dans les éternelles et vaines querelles sur le conflit fédéralisme/souverainisme.

Pour satisfaire la légitime exigence de la souveraineté nationale et la belle ambition de l’Europe des nations, des patries, on doit surtout penser en termes d’influence réelle et de puissance entendue comme capacité d’influence. Savoir influencer véritablement un autre acteur majeur ou faire décisivement prévaloir ses vues et intérêts au cours de la prise de décision collective importe davantage que de s’acharner dogmatiquement à privilégier tel ou tel mécanisme (institutionnel ou informel) : l’essentiel consiste à atteindre son objectif stratégique. Le leadership réel devrait polariser nos efforts. Les montages technocratiques, institutionnels et juridiques épouseront au final les rapports de force réels… Quels objectifs sommes-nous réellement en mesure d’atteindre ? Voilà la seule question qui compte. Et l’on ne peut aujourd’hui être influent si l’on ne s’appuie pas sur une stratégie de puissance économique, irriguée par une dynamique de patriotisme économique ouverte, structurée par l’innovation et la volonté de coopérations constructives, loin de tout protectionnisme caricatural (mais promouvant la réciprocité des comportements commerciaux et financiers).

Le patriotisme économique est bien sûr une notion déduite de la conviction qu’il existe une dynamique de guerre économique à l’œuvre dans le capitalisme contemporain. Laquelle nous invite à réviser complètement nos conceptions du conflit et de la puissance. La chute du mur de Berlin en 1989, suivi de l’effondrement de l’URSS en 1991, marqua la fin du vingtième siècle. Jusque là, la scène internationale demeurait lisible (même si elle n’était pas forcément simple) : deux supergrands s’affrontaient de manière indirecte, ou à la « périphérie » (par « opérateurs » interposés), et il fallait choisir son camp. L’Afghanistan fut d’ailleurs l’exemple typique de cette lutte dissimulée entre l’Ouest et l’Est, puisque les Américains entendaient que cette guerre soit le Vietnam des soviétiques. Après la chute du monde communiste, la recherche de puissance de chacun des acteurs nationaux a repris l’ascendant sur les logiques de solidarité idéologique et d’alliances politico-militaires. De plus, les stratégies des entreprises, l’action des ONG, les opérations des organisations criminelles et l’activité d’une multitudes d’acteurs infra et supra étatiques ont achevé de compliquer la donne. Le centre de gravité des rapports de force planétaires devient l’échiquier économique.

Pour autant, ce constat ne constitue pas le mot de la fin. Affronter avec lucidité et résolution la guerre économique actuelle ne signifie pas qu’il faut renoncer à construire la « paix économique », dont les modalités restent à imaginer et à édifier.

REFERENCES :

CARAYON Bernard, Patriotisme économique. Paris, Editions du Rocher, 2006.
COMMISSARIAT GENERAL DU PLAN, La nouvelle nationalité de l’entreprise. Rapport du groupe présidé par Jean-François Bigay. Paris, La Documentation française, 1999.
DELBECQUE Eric, Quel patriotisme économique ? Paris, PUF, 2008.
INSPECTION GENERALE DES FINANCES, Rapport de Frédéric LAVENIR, Alexandre JOUBERT-BOMPARD et Claude WENDLING, L’entreprise et l’hexagone, 2000.
PASTRE Olivier, La méthode Colbert ou le patriotisme économique efficace. Paris, Perrin, 2006.