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Puissance

Il est devenu malaisé de cerner les traits du visage du danger. Tout au long de la Guerre Froide, c’était un jeu d’enfant. Il s’incarnait dans un homme et un système : le Premier secrétaire du Parti Communiste de l’Union soviétique incarnant le totalitarisme collectiviste. Quelques années auparavant, le fascisme occupait la place de l’ennemi : il fallait vaincre l’Allemagne et le Japon. On changeait de cibles mais la logique armée perdurait. Le monde libre redoutait les chars de l’Armée rouge et la guerre nucléaire… Lire la réalité était simple. C’était encore la guerre militaire qui effrayait les hommes. Bien sûr, l’échelle de la destruction possible n’avait pas de précédent : toute l’espèce humaine se voyait menacée d’extinction. L’ombre de la dévastation finale s’étendait sur les peuples. Toutefois, c’était encore et d’abord la mort, de soi et des siens, que l’on appréhendait. La puissance se définissait par conséquent comme potentiel militaire (assis sur l’art de la guerre), capacité de destruction de l’adversaire via des batailles décisives. On s’inscrivait encore dans la matrice clausewitzienne en général, et dans le modèle de l’ascension aux extrêmes en particulier.

Mais ce danger absolu (le chaos par l’atome) fournit précisément son remède : la bombe atomique incita chacun à éviter la grande confrontation : la conscience de l’absurdité de la situation dans laquelle se trouvaient les nations développées mobilisa les gouvernements et les peuples en faveur du refus des escalades conflictuelles. D’où la résolution des deux superpuissances à tenir leurs « troupes », à ne s’affronter que sur des théâtres d’opérations dits périphériques (Corée, Vietnam, Afghanistan, Afrique en général), ou dans des espaces non militaires (technologie, renseignement, sport, culture, etc.). On pressentait ce que serait une « guerre hors limites » évitant le choc des armées : une sorte de mobilisation totale excluant (tant que faire se peut) le duel de sang et d’acier (haussé au rang de chemin vers l’Apocalypse).

Après l’effondrement du modèle communiste, les logiques de l’échiquier géopolitique mutèrent une nouvelle fois. Premièrement, la peur de l’Apocalypse, somme de toutes les autres, fit place aux peurs diffuses, à l’angoisse « plurielle »… Les périls échappent au comptage clair et univoque. Les risques se multiplient et se complexifient.

La fin de la bipolarité a paralysé la capacité de rationalisation du réel. La prolifération des zones de troubles et de conflits dérive directement de cette fragmentation idéologico-politique. Sans en épuiser les causes profondes, l’explication du développement du terrorisme s’enracine également dans ces bouleversements tectoniques idéologiques.

Toutefois, même la violence élémentaire s’est métamorphosée. L’heure n’est plus à la confrontation violente clausewitzienne, État contre État, deux rivaux s’engageant l’un contre l’autre dans un choc frontal. En témoignent les phantasmes américains autour de la Transformation, de la Révolution dans les affaires militaires (RMA) et du C4ISR, tous fondés sur la croyance magique en la technologie, laquelle permettrait d’atteindre le graal du vaincre sans périr et sans faire face à l’ennemi.

Deuxièmement, l’affrontement économique a acquis le titre de conflictualité dominante. Si la fin de la rivalité Est/Ouest éloigna la perspective d’une guerre totale, il aurait été naïf d’en attendre la « fin » de toute espèce de conflit : celui-ci ne fait que changer de forme… La rivalité commerciale entre les nations du globe a recouvert les anciennes lignes de partage opposant les nations et les gouvernements.

La situation que l’on peut observer est donc celle que décrit avec talent Jean-Louis Gombeaud dans Guerre dans le marché : « Avec la concurrence, la sécurité n’existe pour personne. Seule la croissance lui donne quelques fondements. Quand elle s’évapore… Et c’est vrai pour tout le monde. […] Cet impératif pousse les plus forts, pour se garantir un avenir, à chercher les moyens de le devenir un peu plus. Pour cela, compte tenu de l’affrontement global (la mondialisation), chaque compétiteur est dans l’obligation de trouver des positions – des rentes – lui permettant de mieux affronter la concurrence. Une lutte de tous contre tous, avec recherche sans relâche de l’arme fatale, voilà notre paysage économique contemporain, une guerre économique généralisée, facteurs de tensions (chercher la rente), de déséquilibres cumulatifs (il y a des perdants et des gagnants) et d’incertitude croissante. […] Voilà pour la guerre. Et le marché ? Sauf à estimer comme « les thuriféraires de l’état de fait » – selon la formule de Marc Bloch – que le marché donne à chacun ce qu’il apporte à la société, ce que personne ne pourra jamais démontrer parce que ce n’est pas exact, il faut considérer que l’échange marchand comporte une part d’arbitraire comme tous les autres types d’échange avant lui. Donc que chacun est en droit de prétendre qu’il est floué, y compris le vainqueur qui peut estimer n’avoir pas suffisamment gagné. […] La politique se résume de plus en plus à gérer les avancées du marché au nom de l’adaptation à la modernité. Or, si la politique foncièrement anti-marché ne mène à rien, la politique systématiquement pro-marché conduit on ne sait où. »

LES AFFAIRES : LE NOUVEAU THEATRE DE LA PUISSANCE !

En effet, c’est aujourd’hui sur le théâtre des opérations économiques que se comptent les points, que se gagnent les combats stratégiques. La mort de l’espérance collectiviste a permis à d’autres formes d’attentes d’émerger, à d’autres manières d’imaginer les Lendemains qui chantent.

Pour les fondamentalistes, ce n’est plus au nom de la classe ouvrière mais d’une foi intolérante et meurtrière que l’on plongera ses mains dans le sang… Cependant, pour l’écrasante majorité des individus, le Paradis a fait marche arrière, qu’il s’appelle le Progrès ou le jardin céleste : le capitalisme devint l’unique horizon d’espérance. C’est bien là tout le paradoxe de cette époque déroutante, le sentiment global que nous donne le nouvel âge, qui est aussi un nouveau siècle, c’est inévitablement celui de vivre l’effacement du Progrès, comme idéologie et comme réalité. Pierre-André Taguieff a parfaitement résumé la question : « La mise en cause radicale du progrès est ainsi devenue, depuis quelques décennies, un lieu commun du discours des élites intellectuelles et des mouvements contestataires. Le camp des ennemis du Progrès est aujourd’hui au moins aussi puissant que celui de ses amis. Situation culturelle inédite et dilemme paralysant : retour impossible à l’optimisme progressiste ou fuite nihiliste dans la désespérance » (Cf. Le sens du Progrès. Une approche historique et philosophique. Flammarion, 2004). L’Occident a pensé durant un peu plus de deux siècles que l’Histoire était finalisée et que l’âge d’or se trouvait dans l’avenir, et non dans un passé immémorial. Aujourd’hui, l’image du globe qui prévaut dans l’esprit de nos contemporains, c’est celle d’un univers incertain, hautement conflictuel, privé de sens collectif, mais aussi dénué de toute volonté politique qui pourrait le structurer.

Et les affrontements économiques s’affirment stratégiques dans la mesure où ils conditionnent aujourd’hui la puissance réelle des acteurs, leur influence globale, et donc leur capacité à persévérer dans leur identité. Comme le démontra parfaitement Alvin Toffler la source du pouvoir s’enracine dans la violence, l’argent ou le savoir. Désormais, ce sont ces deux derniers qui en constituent l’expression la plus efficace. Ainsi, l’époque que nous vivons marque une véritable métamorphose de la notion de conflit qui n’efface pas ses formes traditionnelles mais modifie l’équilibre global de ses différentes manifestations.

Et l’argent et le savoir (étroitement imbriqués) se révèlent tout l’enjeu des rivalités présentes. Qui les possèdent verra sa puissance et son influence croître : ce qui décidera de sa capacité à promouvoir un projet politique et une « vision » internationale. Il est clair que l’heure n’est plus aux conquêtes territoriales : les victoires se manifestent dans les indicateurs de croissance et la dominance informationnelle. Les gains stratégiques majeurs s’acquièrent par l’influence, la capacité à façonner son environnement, non plus par la force des armes. Ce n’est pas que les outils traditionnels de la puissance soient complètement obsolètes : ils ne sont simplement plus suffisants, et n’exercent plus la même dominance qu’auparavant…

Cette compétition inédite rencontre l’incrédulité des tenants du monde ancien, ceux qui veulent toujours dénoncer un impérialisme quelconque, en particulier celui des Etats-Unis. Cette perspective est révolue.

De ce point de vue, on peut entendre avec profit le raisonnement de Sami Naïr dans L’Empire contre la diversité. Il s’insère dans ce spectre d’ouvrages permettant de réfléchir avec profit – c’est-à-dire de manière dynamique – sur la notion d’empire. Naïr atteint cet objectif en analysant parallèlement les concepts de système monde et d’économie monde. Pour approfondir, on peut confronter les thèses de Naïr à celles d’Emmanuel Todd (Après l’empire) et de Pascal Boniface (La France contre l’empire).

Les distinctions posées clairement par l’auteur entre le système-monde impérial (c’est-à-dire le système marchand) et l’impérialisme permettent de mieux penser la position des Etats-Unis dans la dynamique capitaliste. L’empire est un système-monde précise Naïr, alors que l’impérialisme est « un comportement politique, économique, militaire, qui peut caractériser une grande comme une petite nation ». En réalité, « le système-monde impérial, marchand, oligopolistique et démocratique (la contradiction est dans les faits, pas dans la théorie) ne peut être réduit aujourd’hui à la stratégie agressive des Etats-Unis d’Amérique. Ce pays est sans contexte la plus grande puissance de la planète […]. Mais il ne constitue pas à lui seul l’empire. Il n’en est que la colonne vertébrale ; le corps de l’empire est en fait constitué par le réseau serré et complexe des élites transnationales du capitalisme mondialisé, irrigué par les mécanismes de circulation des biens, des capitaux et des services » (NAÏR).

On peut être en désaccord avec certaines parties du modèle de Naïr (qui emprunte bien sûr à Empire d’Antonio Negri et Michael Hardt), mais il expose clairement que les Etats-Unis constituent un acteur dominant sur l’échiquier géoéconomique sans en épuiser le sens. Leur prétention à l’hégémonie ou, dans le meilleur des cas, au leadership ne peut servir d’explication (même si c’est un paramètre cardinal) à l’ensemble des dynamiques ou problématiques de la scène internationale. A cet égard, il faut absolument citer le livre de Charles Kupchan intitulé Comment l’Europe va sauver l’Amérique. Cette analyse du titan d’Outre-Atlantique présente l’immense mérite d’échapper à la vision simpliste qui commande de choisir entre la croyance absolue au déclin américain, présenté comme inévitable, et l’apologie aveugle de « l’empire bienveillant », cher au cœur des thuriféraires du « wilsonisme botté », pour reprendre la formule de Pierre Hassner. De manière parfaitement argumentée, Kupchan démontre clairement que l’Europe et l’Asie sont entrées dans une phase de « rattrapage » par rapport à leur puissant partenaire : en aucune façon il ne faut voir dans cette dynamique une courbe de déclin amorcée par les Etats-Unis mais plutôt la fin d’un cycle, celui de la bipolarité et de la puissance exorbitante qui caractérisait l’Oncle Sam depuis la fin de la seconde Guerre Mondiale. Il est faux de prétendre que l’Amérique d’aujourd’hui est, au sens strict, sur la pente du déclin : il s’avère en revanche pertinent d’affirmer que son différentiel de puissance avec les autres pôles mondiaux ira en s’atténuant. Comme le signale Kupchan, l’essentiel est désormais de savoir si le grand vainqueur de la Guerre Froide organisera avec sagesse l’émergence d’un monde multipolaire, dans lequel il conservera sa position de leadership pour au moins une génération, ou si il choisira d’adopter une position « agressive », afin de retarder une issue fatale.

L’EMERGENCE DE LA SECURITE HUMAINE

L’ensemble de ces révolutions conceptuelles et opérationnelles, engagées dans les années 1990, hystérisa dès lors la volonté des individus et des nations de se sécuriser tous azimuts ; pas simplement d’améliorer la sécurité intérieure, mais aussi de renforcer la sécurité internationale, économique, écologique, etc. D’où le déploiement du concept globalisant de « sécurité humaine » (enchâssé dans une dialectique ambiguë avec celui de « sécurité nationale »). Sans pour autant penser ce désir de protection sur le mode coopératif…

La déstructuration du monde ayant rendu ce dernier plus imprévisible et plus dangereux, elle a accru le sentiment d’angoisse que chacun éprouve naturellement, face à l’étrangeté, voire l’hostilité, de l’univers naturel et humain.

La peur constitue indiscutablement une matrice anthropologique. Elle ne répond pas à toutes les interrogations sur la motivation des comportements humains mais elle fournit une clef d’interprétation essentielle. On peut y réfléchir avec profit en lisant L’Empire de la peur (Fayard, 2003) de Benjamin Barber. Il analysa dans ce texte la politique étrangère américaine au prisme de la peur sécrétée par les attentats du 11 septembre. Celle-ci permit finalement à l’équipe néo-conservatrice de la Maison Blanche de mettre en œuvre une stratégie de sécurité nationale affranchie de la mesure habituelle qui caractérise les grandes démocraties.

D’où l’analyse banale mais juste que Barber initia concernant les justifications américaines de la force : « La nouvelle dénomination « armes de destruction massive », écrit Barber, viserait-elle moins à créer une nouvelle classification militaire rationnelle qu’à renforcer une laborieuse logique de guerre préventive capable de s’appliquer non plus aux organisations terroristes, mais à des États souverains – États encore dépourvus des armes nucléaires qui pourraient justifier une mise hors d’état de nuire préventive ? ».

Il faut néanmoins aller plus loin en fréquentant un échantillon large de la vague éditoriale (faisant suite à la seconde guerre d’Irak) qui mit en avant les contradictions et les impasses de la politique étrangère américaine et qui interrogea, plus largement, leur conception unilatérale des relations internationales. Parmi les analyses fines des « fondamentaux » théoriques et pratiques permettant de décrypter la politique extérieure des Etats-Unis, il faut citer l’ouvrage de Justin Vaïsse et Pierre Hassner : Washington et le monde (Editions Autrement, 2003). Selon eux, la politique américaine s’interpréter désormais au prisme d’une cartographie établissant deux axes perpendiculaires qui forment quatre quadrants. L’axe vertical étage les positions de la realpolitik la plus classique – fondée sur la recherche de l’intérêt national et de l’équilibre des forces – au wilsonisme le plus général – qui met en avant la mission de l’Amérique. L’axe horizontal relie l’unilatéralisme le plus acharné – s’arc-boutant sur la souveraineté absolue de l’hyperpuissance – au multilatéralisme le plus authentique – prônant une véritable intégration du pays dans un concert des nations effectif. Ce qui donne quatre types de regroupements idéologico-politiques : les « néoconservateurs hégémonistes », les « réalistes gestionnaires », les « internationalistes libéraux », et les « souverainistes isolationnistes ».

On peut compléter cette approche en lisant Sous le signe de la Providence (Odile Jacob, 2003), de Walter Russel Mead. Celui-ci consacra quatre cents pages à décrire et analyser les quatre traditions fondatrices de la culture politique américaine. Traditions absolument fondamentales pour explorer les mouvements et stratégies de la diplomatie d’Outre-Atlantique ; au bout du compte, « Walter Russel Mead montre comment la politique étrangère procède d’une synthèse unique, conjuguant quatre traditions majeures, elles-mêmes inspirées par quatre grandes figures historiques : Hamilton, le protecteur du commerce ; Jefferson, le défenseur de la démocratie ; Jackson, l’apologiste de la puissance militaire ; Wilson, l’apôtre de la morale ».

DE LA DEFENSE À LA SECURITE NATIONALE

En regard de ces différentes considérations (et de la place qui occupe la peur), on en déduit une claire évolution : du concept de Défense nationale, trop exclusivement militaire, on passa donc à celui de sécurité nationale. La séparation même entre guerre et paix ne paraissait plus pertinente.

La porosité des frontières, quelles qu’elles soient, laisse tout un chacun à la merci de tous les dangers. Qu’est-ce précisément que le terrorisme – du 11 septembre 2001 à Charlie, Copenhague et Tunis) sinon une manière de menacer n’importe qui au cœur même de sociétés dites pacifiées, de manière à la fois durable et sporadique ? Cet exemple emblématique de stratégie indirecte vise finalement à disperser la violence, à ne pas matérialiser une ligne de front claire et maîtrisable.

En raisonnant analogiquement, si l’indépendance d’une société humaine peut être remise en cause parce qu’elle est victime d’une « colonisation » progressive de ses principaux outils de puissance et d’autonomie stratégique, comment ne pas penser que c’est également une insigne menace, même si elle ne fait pas couler le sang ?

Dès lors, on saisit bien qu’il faut penser en termes de sécurité nationale (certains experts parleront plus volontiers de sécurité humaine ou globale), et qu’il est urgent d’élaborer une stratégie de sécurisation, de protection omnidirectionnelle, contre un large spectre de menaces. L’interdépendance politique, économique et sociale des sociétés contemporaines génère des dangers collectifs, aux effets systémiques, comme elle produit des opportunités communes de développement. Le défi est d’importance, car la réponse à apporter ne peut être une sélection de contre-mesures répondant séparément à chaque risque à traiter : il s’agit de prendre en compte leur interaction dynamique. Ceci sans en faire payer le prix aux libertés individuelles (en croyant trouver le salut dans une logique de Patriot Act).

Une telle approche semble correspondre aux aspirations des citoyens tout en s’appliquant efficacement aux nombreuses vulnérabilités d’une collectivité humaine à l’heure où la prospérité globale et la préservation d’une nation dépendent de multiples paramètres, dont la prise en compte approximative ne pardonne pas… Les menaces terroristes, les opérations de déstabilisation d’entreprises (financière ou informationnelle), la criminalité financière, la cybercriminalité, les conflits locaux dits de « basse intensité », les risques que font peser certaines nouvelles technologies sur la liberté et la sécurité des citoyens : on constate facilement que les sujets ne manquent pas. Entre le syndrome de l’autruche et les excès du Homeland Security (qui confond prudence et sécurité avec « bunkérisation » et exclusion), il faut trouver le chemin d’une intégration raisonnée et politique des risques de la « postmodernité » – aussi piégé soit ce terme.

Il devient clair en revanche que ce séisme théorique et concret rend indissociables la puissance, la sécurité nationale, la dominance économique et l’influence sur les perceptions, les idées et les normes. Les Etats-Unis en assurent la synthèse à travers le concept d’hégémonie (au sens grec et athénien : contrôler à distance, sans implication excessive, sur le terrain). L’évolution de sentiment national américain entre en cohérence avec cette mécanique spécifique de la puissance contemporaine.

A cet égard, dans Le nouveau nationalisme américain, Anatol Lieven offrit une perspective véritablement inédite sur l’évolution des structures idéologiques du pouvoir politique américain. Celui-ci explora de manière lumineuse plusieurs dynamiques fondamentales de « l’image de soi » américaine. Il faut notamment évoquer celle de la nature totalement singulière du nationalisme américain en regard de l’expérience commune des pays européens. Celui-ci, indique Lieven, doit s’appréhender en fonction de ses deux composantes : le nationalisme civique, qui recouvre globalement le « Credo américain », et le nationalisme jacksonien. Le premier est d’essence libérale, démocratique et universaliste : en somme, il constitue un héritage du siècle des Lumières. Le second, quant à lui, remet en cause des aspects fondamentaux de la Modernité elle-même. Ce dernier s’adosse, comme son homologue européen de la fin du XIXe siècle et de la première moitié du XXe siècle, à une conception « pré-moderne » des rapports entre l’individu et le collectif : on peut donc le qualifier de réactionnaire au sens strict. Mais là où les nationalistes européens contre-révolutionnaires refusaient la démocratie (perçue comme une conséquence directe des idées des Lumières), les nationalistes jacksoniens valorisent tout au contraire le modèle démocratique. Cette particularité permet aux hommes politiques d’utiliser de manière extrêmement profitable (électoralement parlant) le sentiment nationaliste américain – lequel est partagé par une très large partie de la population – tant que l’on ne lève pas l’ambiguïté fondamentale qui le traverse : à savoir que les nationalismes civique et jacksonien croient tous deux la démocratie mais certainement pas à la même… Le second trouve son idéal dans la Sparte antique.

Emergea par conséquent une conception de la puissance se justifiant par la préservation anticipatrice de la sécurité nationale (ce qui explique la « guerre préventive » de G.W. Bush), donc une action stratégique offensive (voire agressive). Pour résumer : la puissance c’est la sécurité ! Et la sécurité c’est la puissance ! Pour anticiper les menaces, il convient donc de bâtir une solide hégémonie (un contrôle en amont) les idées, les perceptions, les structures vitales du capitalisme et les normes… On en revient donc logiquement à la « guerre hors limites ». Rappelons-le : les métamorphoses actuelles de la conflictualité constituent sans nul doute l’une des dynamiques les plus importantes de la fin du XXe siècle et du début du XXIe. Elles conditionnent nombres d’évolutions des sociétés contemporaines, à commencer par l’idée que nous faisons de la puissance, de plus en plus perçue comme capacité d’influence, de façonnement des environnements, de « fabrique du consentement ».

Les auteurs de La Guerre hors limites, deux officiers supérieurs de l’armée de l’air chinoise, Liang Qiao et Xiangsui Wang, résument parfaitement la situation présente et ses conséquences : « Face à un choix presque infini, écrivent-ils, pourquoi l’homme s’empêtrerait-il dans sa propre toile d’araignée en se limitant à la force armée et au domaine militaire pour conduire la guerre ? Des méthodes qui ne se caractérisent pas par l’emploi de la force des armes, ni par l’emploi de la puissance militaire, ni même par la présence de victimes et l’effusion de sang, ont tout autant, voire plus de chances d’atteindre les objectifs de la guerre. Il est clair que cette perspective a conduit à revoir l’affirmation selon laquelle « la guerre, c’est de la politique avec du sang » et a amené du même coup à réviser l’idée que la guerre faite par la force des armes est le moyen ultime de résoudre les conflits. A l’évidence, la multiplication des moyens a élargi la conception de la guerre, avec pour résultat l’élargissement du domaine de l’activité guerrière. A ce stade, si nous nous limitons à la guerre au sens étroit du champ de bataille traditionnel, nous aurons beaucoup de mal à reprendre pied dans l’avenir. Tout conflit qui éclatera demain ou plus tard se caractérisera par une guerre au sens large – à savoir un cocktail de combats menés par la force des armes et par d’autres moyens. L’objectif de ce type de guerre ne se limitera pas à « recourir à des moyens incluant la force des armes pour plier l’ennemi à sa propre volonté ». Il consistera plutôt à « utiliser tous les moyens possibles – avec et sans la force des armes, avec et sans la puissance militaire, avec et sans victimes – pour obliger l’ennemi à satisfaire son intérêt propre » » (QIAO et WANG).

Dorénavant, la puissance apparaît ainsi partout… On médite rêveusement sur un tel sujet en se remémorant cette lumineuse synthèse d’André Lebeau (intitulée « Galileo : une ambition européenne »), parue dans la revue Futuribles (numéro 294 de février 2004). Il y faisait le point sur cette grande ambition collective dont la réussite s'avérait à ses yeux essentielle pour l'avenir politique de la construction européenne. Le projet Galileo, écrivait-il, constitue un enjeu stratégique pour l'Europe, sur le plan commercial, politique et militaire. L’auteur résumait utilement les raisons qui faisaient de Galileo un moyen d’indépendance nécessaire pour l’Europe, tout en rendant accessibles les principales données techniques qu’il importait de connaître. Les lignes suivantes résument la structure de l’argumentation de l’auteur : « Navigation et synchronisation par satellite confrontent ainsi l’Europe à un facteur nouveau de dépendance politique qui s’est installé de façon rapide et discrète, aucune autorisation n’étant nécessaire pour utiliser les signaux de GPS, ni du fournisseur du service, ni même le plus souvent des autorités civiles dont dépend l’utilisateur. […] Que se passerait-il, à brève échéance, en l’absence d’une réaction de l’Europe ? Elle serait confrontée à une situation sans exemple, celle d’un monopole mondial exercé par une structure militaire – en l’occurrence le département de la Défense américain – et contrôlant d’immenses secteurs d’activité civile dont dépendent, de façon vitale, la sécurité et l’économie. Soulignons au passage qu’il ne serait être fait grief aux Etats-Unis – au stade actuel, en tout cas – de l’existence de ce monopole de fait. Ils ont fait ce que commandait leur défense et ils en ont exploité de façon parfaitement légitime les retombées économiques. Mais les effets d’un monopole sont toujours négatifs ; quel que soit le sens de la mesure de celui qui l’exerce, il comporte intrinsèquement la tentation de l’unilatéralisme et de l’abus de position dominante. D’ailleurs, même si le service était fourni dans des conditions qui excluent tout risque de décision fâcheuse en situation de crise, la garantie technique de continuité exigerait une redondance ; il n’est pas satisfaisant d’associer une dépendance vitale à une source unique. » Que dire de plus ?

Conclure simplement, et provisoirement, en affirmant que sortir de la course à la puissance revient à évacuer l’Histoire, à renoncer à l’influence. Affirmer également que la puissance peut seule édifier la paix, et qu’elle ne fabrique pas forcément le chaos…

REFERENCES :

BARBER Benjamin, L’Empire de la peur. Paris, Fayard, 2003.
BONIFACE Pascal, La France contre l’empire. Paris, Robert Laffont, 2003.
GOMBEAUD Jean-Louis, Guerre dans le marché. Paris, Economica, 2003.
KUPCHAN Charles, Comment l’Europe va sauver l’Amérique. Paris, Editions Saint-Simon, 2004.
LIEVEN Anatol, Le nouveau nationalisme américain. Paris, Folio, 2006.
MEAD Walter Russel, Sous le signe de la Providence. Paris, Odile Jacob, 2003.
NAÏR Sami, L’Empire contre la diversité. Paris, Hachette Littératures, 2003.
NEGRI Antonio & HARDT Michael, Empire. Paris, Editeur 10x18, 2004.
QIAO Liang & WANG Xiangsui, La Guerre hors limites. Paris, Payot, 2003.
TAGUIEFF Pierre-André, Le sens du Progrès. Une approche historique et philosophique. Paris, Flammarion, 2004.
TODD Emmanuel, Après l’empire. Paris, Gallimard, 2002.
TOFFLER Alvin, Les nouveaux pouvoirs. Paris, Fayard, 1991.
VAÏSSE Justin & HASSNER Pierre, Washington et le monde. Paris, Editions Autrement, 2003.