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Sécurité économique

Le siècle débuté dès la chute du monde communiste bouleversa indiscutablement la totalité des catégories intellectuelles, politiques, économiques et culturelles sur lesquelles nous nous appuyions pour interpréter le monde, pour donner du sens à la réalité. La cartographie des menaces contemporaines ne pouvait donc échapper aux conséquences de la redéfinition générale des valeurs et des problèmes qui structurent et affectent nos sociétés.

Par conséquence, il nous faut creuser notre compréhension de la notion de sécurité nationale, et y donner toute sa place au concept de sécurité économique.

En juin 2004, Bernard Carayon, dans un rapport d’information sur La stratégie de sécurité économique nationale, avait engagé utilement cette réflexion. Il y écrivait : « il est urgent de définir une stratégie de sécurité nationale, englobant à la fois les enjeux de défense nationale, la protection de notre économie et la lutte contre les nouvelles menaces. »

L’auteur du texte préconisait donc de créer « un Conseil de sécurité économique, placé auprès du Président de la République […] chargé de définir une stratégie nationale, assise sur la délimitation d’un périmètre stratégique de l’économie française. […] Cette stratégie doit, enfin, s’appuyer sur des fonds d’investissement à capitaux publics et privés, destinés à mutualiser l’effort public et privé et assurer l’indépendance technologique de la France ». On peut nuancer, compléter, modifier ces propositions, il n’en reste pas moins qu’elles indiquent un chemin à emprunter : celui de la construction d’une stratégie de puissance économique articulée sur le partenariat entre l’Etat et les entreprises.

La géoéconomie nous indique depuis des années que le libéralisme le plus abstrait n’est appliqué que par les Européens… Sur le reste de la planète, le commerce et l’industrie s’affirment plus que jamais comme un enjeu stratégique, au centre de la vie des nations et des préoccupations de l’appareil public.

A l’époque, le député Carayon notait également que les principales vulnérabilités françaises en cette matière étaient les suivantes :

1. L’insuffisante protection du secret économique.

2. Le manque de vigilance face à l’instrumentalisation étrangère des procédures judiciaires, à des fins de recueil illicite d’informations stratégiques (on pense bien sûr à la procédure de Discovery).

3. La passivité face aux tentatives de prise de contrôle d’entreprises sensibles par des fonds d’investissement étrangers, ces derniers appuyant une stratégie de puissance globale. Dans le cas d’In-Q-Tel, le schéma d’ensemble ne se dissimule même plus puisque celle-ci est une société de capital-risque fondée par la CIA…

4. La vulnérabilité de nos systèmes d’information.

Certes, la situation a progressé depuis, notamment avec le décret de 2005 sur le contrôle des investissements étrangers, mais ce n’est qu’une partie de la question qui a été exploré. Notre dispositif d’appui à la conquête de marchés reste à améliorer, et la synergie public/privé relève encore du vœu pieux. Quant au thème du secret des affaires, il échoue à convaincre (cf. l’échec début 2015 du texte proposé au Parlement)…

Pour aller au-delà de ce bref constat, comment définir plus précisément la sécurité économique ? Cette dernière se compose en fait de deux volets.

LA DEFENSE DU PERIMETRE STRATEGIQUE :

Le premier vise à défendre le périmètre stratégique d’une économie. Thème difficile à traiter parce qu’il nous paraît complexe de soutenir l’idée d’intérêts industriels et commerciaux liés à une nation à l’heure de la mondialisation.

Le premier argument utilisé par les adversaires de la protection d’un périmètre économique stratégique élargi est qu’il n’existe plus de firmes liées à une patrie. L’actualité semblerait l’illustrer. Dès lors, contrôler les investissements étrangers semblerait par exemple une tentative aussi vaine que rétrograde. Pourtant, des économistes tout autant que des administrations démontrent que les firmes globales constituent une espèce particulièrement rare.

De fait, si l’on ne peut plus déterminer la nationalité d’une entreprise par la localisation de son siège social, un faisceau d’indices indiquent un centre de gravité national : origine du management et des capitaux, territorialisation des activités, connivence avec les pouvoirs publics, etc.

La réalité semble donc plus complexe qu’il n’y paraît dans un premier temps. Il ne s’agit pas pour autant de s’enfermer dans une approche protectionniste.

Il faut en revanche éviter de considérer que le capitalisme financier impose de consentir radicalement à abandonner toute visée de stratégie industrielle et commerciale nationale. La plupart des pays n’ont d’ailleurs pas fait ce choix. Le discours libre-échangiste radical qui s’affirme parfois un peu trop dominant en Europe s’avère une exception planétaire. Les Etats-Unis, la Chine ou la Russie imposent à cet égard un contre-exemple quotidien.

En tout état de cause, c’est l’idéologie que l’on doit faire reculer… Dans chaque dossier, il convient de considérer ces investissements selon nos intérêts stratégiques nationaux (notamment politiques et industriels, y compris pour ce qui relève des transferts de technologies), dans le but d’éviter les phénomènes de dépendance multiples, et en évaluant leurs conséquences (gains ou pertes) en termes d’emplois et de croissance. Cela n’a donc aucun sens d’être « pour » ou « contre » par principe : c’est au cas par cas qu’il faut construire l’appréciation des entrées au capital d’une entreprise ou celle d’une prise de contrôle. La réciprocité avec les pays concernés s’impose également comme une donnée majeure du problème. Ces informations une fois connues, on peut agir raisonnablement, en s’écartant symétriquement du protectionnisme stérile (de surcroît vain) et du laisser-faire naïf et destructeur.

Bien évidemment, il ne s’agit pas de sacrifier l’attractivité de notre pays et sa compétitivité. Pour autant, même si l’on doit préciser la notion d’intérêt national (emploi, pouvoir d’achat des consommateurs, aménagement du territoire, etc.), ce dernier existe bel et bien.

Rappelons l’évidence, une fois de plus : il ne s’agit pas de prétendre que les investissements étrangers s’avèrent, par nature, problématiques, voire tout à fait dangereux. L’affaire de l’aéroport de Toulouse constitue pour le coup un cas d’école. Comme toujours, un tel événement provoque différents types de réactions, qui entrent dans une typologie. Les premières s’acharnent à décrypter les intentions réelles ou supposées du gouvernement, présentes et à venir. Les deuxièmes s’attachent à la problématique précise du dossier, et les troisièmes relèvent de nos représentations de l’Autre, en l’occurrence Pékin (nous parlerons de cette dernière catégorie plus loin). Au sein de ces deux premières catégories, rares sont celles qui s’enracinent dans de vrais arguments. De ceux qui dénoncent la privatisation du patrimoine économique national à ceux qui s’extasient devant la dynamique naturelle et bienfaisante de la mondialisation, peu de raisonnements savent convaincre, et peu de véritables démonstrations (articulées sur des données) émergent.

S’agrègent donc de dérisoires procès ou des « analyses » exhortant au cosmopolitisme nécessaire (et montrant du doigt la frilosité xénophobe qui instrumentalise un imaginaire « péril jaune »). Faire un commentaire intelligent dans cette perspective paraît d’ailleurs compliqué : peu de personnes parmi les commentateurs disposent des informations indispensables pour bâtir une pensée tranchée. On en reste donc souvent aux hypothèses hasardeuses. On aimerait bien sûr que la France puisse disposer de capitaux nationaux plus abondants ou d’offres locales plus généreuses dans certains dossiers, mais il faut faire avec les réalités ! De ce fait, ce qui doit nous guider au final, c’est l’élaboration d’une grille des intérêts français, à commencer par la vitalité de nos territoires, l’emploi et la minimisation des dépendances stratégiques ! C’est le seul chemin pour juger du caractère désirable ou non d’un investissement étranger. Tout cela devant se réaliser dans le cadre d’un dialogue fructueux entre l’expertise publique et privée, ainsi que celle des partenaires sociaux.

LA SÛRETE DES ENTREPRISES :

Vient ensuite, dans la sécurité économique, la nécessité d’assurer la pérennité de l’entreprise et les conditions de son développement en défendant son potentiel d’innovation et la protection de ses collaborateurs.

Concernant ces derniers, il y a là la première priorité de l’organisation, constitutive de la responsabilité sociale de l’entreprise (RSE). Cette partie de la sécurité économique peut se qualifier de sûreté des entreprises.

C’est peu dire que l’époque exige sur ce point une vigilance toute particulière. La guerre économique et la prospérité des organisations criminelles ne laissent guère ici subsister d’ambiguïté. La confrontation géoéconomique planétaire donne souvent cours à des pratiques concurrentielles bien éloignées de toute forme de fair-play.

Pourtant, en France, les fonctions protection et intelligence économique n’ont jamais été véritablement comprises dans l’entreprise. Si l’on ne se laisse pas confortablement bercer par les théories parfois fragiles des sciences de gestion, et que l’on considère les faits, elles demeurent toutes deux appréhendées au niveau tactique alors qu’elles devraient s’inscrire dans une réflexion stratégique, au plus haut niveau de l’entreprise. Les errements « barbouzards » qui se produisent parfois le démontrent (rappelons que la sûreté et l’intelligence économique en général s’inscrivent dans le périmètre de la légalité !).

Protéger une entreprise, c’est fonder tout le dispositif interne sur l’anticipation et la prévention, ainsi que sur la coopération permanente avec les pouvoirs publics en général et les services de sécurité compétents en particulier. Cela impose bien évidemment d’enchâsser la politique de protection des patrimoines de l’entreprise dans sa stratégie globale, en définissant à la tête de la société un schéma d’ensemble qui oriente en la matière le comportement de chacun, quelles que soient sa fonction et sa spécialité.

De manière générale, les entreprises françaises considèrent que la prise en compte et le traitement des malveillances qui peuvent l’atteindre ne se situent pas dans le périmètre des préoccupations essentielles, stratégiques, de l’organisation. La prégnance d’une culture d’ingénieur, puis de financier, contribue grandement à pérenniser cet état d’esprit, malgré une évolution de l’environnement global qui devrait tout au contraire inciter à réviser ce préjugé.

Pour l’ingénieur, la promesse technique oriente tout dans la société. La production et la R&D constituent l’alpha et l’oméga des préoccupations quotidiennes. De ce fait, le « reste » relève forcément de l’accessoire ou de l’illusion ; il ne doit pas mobiliser les esprits les plus brillants. Par ailleurs, et de manière très logique, le « reste » en question ne saurait former un paramètre majeur dans les constructions stratégiques, les choix de long terme : il ne peut donc faire l’objet de facteurs critiques de succès entrant dans la « fabrication » de la décision. Par excellence, dans cette culture de l’ingénieur, la sûreté illustre le mot même d’accessoire…

Pour le financier, on aboutira au même résultat, même si le point de départ est différent. Seuls comptent les chiffres : tout ce qui coûte et ne peut prouver sa contribution à l’augmentation de la valeur ajoutée ne peut se justifier. A ses yeux, les mesures de protection comptent a priori des dépenses improductives : le réel nous démontre pourtant tout le contraire depuis bien des années.

En effet, nos entreprises subissent en permanence des offensives visant à capter leurs informations stratégiques. Espionnage industriel, cyberattaques de captation de données, recrutement hostile, instrumentalisation de procédures judiciaires : les moyens sont multiples, dans la guerre économique contemporaine, pour tenter de dérober le capital immatériel des firmes, que l’assaillant soit un concurrent, un service de renseignement d’un Etat étranger, une organisation criminelle.

Face à ce danger quotidien, les dirigeants et collaborateurs des entreprises s’avèrent encore régulièrement démunis. La prise de conscience reste insuffisante, et les réponses opérationnelles encore à renforcer.

Toutes les entreprises doivent s’adapter à cette évolution, sachant que leur culture n’est pas spontanément portée à anticiper ces menaces complexes pesant sur l’innovation et les secrets d’affaires. Et aucune n’est à l’abri.

Là comme dans toutes les autres fonctions de l’entreprise, il s’agit d’anticiper et de prévenir les crises. La sûreté n’a rien d’une pratique castratrice gênant l’entreprise dans sa fonction première ! Elle permet tout au contraire de créer de la richesse et de valoriser des compétences. Pas d’innovation sans protection du savoir !

Une réflexion de cette nature vise une approche dynamique de la sûreté qui évite le piège de la citadelle. En effet, on ne peut ici qu’acquiescer au raisonnement qui souligne l’inadaptation des modèles simplistes de surveillance et de vigilance visant à sécuriser des personnes, des informations, des biens et des installations.

NE PAS CONFONDRE SECURISER ET « BUNKERISER » :

Dans un système de production de biens et de services de plus en plus immatériels et sophistiqués, la matière première est l’information stratégique, la connaissance de son environnement compétitif, des acteurs et des marchés. Or, la richesse provient certes de la circulation des savoirs et des savoir-faire mais également de leur protection, c’est-à-dire de leur partage sélectif, segmenté, organisé et sécurisé. Ce qui fait la valeur ultime d’une entreprise doit demeurer inconnu pour ses concurrents avérés ou potentiels. Le risque est ainsi le pendant exact de l’opportunité. S’il ne faut pas se « bunkeriser », il est en revanche urgent de perdre toute naïveté face aux conséquences de l’hyperconcurrence mondiale.

Cette dernière incite les acteurs économiques à tenter de capter toute connaissance qui leur permettra de prendre un avantage décisif, quitte à employer une large gamme de moyens pour y parvenir…

La sécurité de l’information stratégique se conçoit comme le pendant ou le complément nécessaire de l’innovation. Si une entreprise détient un capital informationnel lui permettant d’acquérir une position dominante sur un marché, il paraît clair qu’il est impératif de tenter d’en interdire l’accès à ses concurrents, à moins de souhaiter sa propre disparition.

On ne voit pas ici se poser de problème de principe. Ce sont en revanche les modalités opérationnelles ou le périmètre de sécurisation de l’information dite sensible qui peuvent légitimement prêter à discussion.

A tout instant, il faut en effet s’interroger sur la pertinence du secret. Que faut-il protéger et que doit-on laisser circuler comme type d’informations, de données et de connaissances ? En la matière, il n’y a pas de réponses toutes faites. Seule la concertation entre les experts au sein même de l’entreprise, entre les différents acteurs de la création de valeur (par exemple les groupes, les PME-PMI et les centres de recherche et universités sur un pôle de compétitivité), entre l’Etat et les sociétés dans le domaine des technologies de souveraineté, permet au cas par cas d’arbitrer en faveur de la rétention de l’information ou de sa diffusion plus ou moins large et réglementée.

En tout état de cause, une vérité éclate aux yeux de tous : protéger intelligemment c’est aujourd’hui vouloir se développer ! La sécurité économique (dans laquelle s’inscrit la sûreté des entreprises) constitue un instrument de la performance, de la conquête de marchés.

Notons enfin que la sécurité économique n’est pas synonyme d’intelligence économique : elle en constitue un pilier mais ne l’épuise pas. Et retenons, pour conclure, qu’au-delà des typologies (utiles sous réserve qu’elles n’emprisonnent pas la réflexion et l’action), c’est le but qui prévaut : l’intelligence économique, comme son compartiment spécifique qu’est la sécurité économique, vise d’abord et avant tout à favoriser la croissance et l’emploi dans nos territoires.

REFERENCES :

CARAYON Bernard, rapport d’information sur La stratégie de sécurité économique nationale, 2004.
DELBECQUE Eric & FAYOL Jean-Renaud, Intelligence économique. Paris, Vuibert, 2012.