Vous êtes ici

La sûreté dans l’entreprise, un accélérateur de business ?

21 mai 2014, 9h – 13h, Ecole militaire (Paris)

« L’affaire Alstom » fut de nouveau l’occasion de soulever le désormais vieux débat du patriotisme économique. L’élargissement d’un décret de 2005 relatif aux investissements internationaux dans les secteurs sensibles serait, nous dit-on, une offense au libéralisme ! Quelle est la pertinence de l’argument selon lequel assortir un investissement étranger de conditions protectrices de l’intérêt national (en particulier l’emploi) équivaut à l’interdire, ou tout au moins à le dissuader ? Apparemment, certains pensent encore que les impératifs de sécurisation stratégique entravent les affaires. Pourtant, les Etats-Unis, pays le plus libéral du monde – nous dit-on –, est aussi et surtout celui qui dispose du système le plus élaboré de sécurité économique (via l’amendement Exon-Florio de 1988 et l’organe qui l’applique, le CFIUS, comité pour l’investissement étranger). Pourquoi ce détour par l’actualité internationale ? Parce qu’il en va exactement de même pour la relation entre sûreté et compétitivité en France. La plupart des dirigeants d’entreprise conçoivent toujours la sûreté comme une contrainte, un facteur de ralentissement des affaires. Or, non seulement la protection des salariés, des sites, du patrimoine informationnel est un impératif moral évident, mais elle est aussi un atout indispensable au maintien d’un avantage compétitif durable. L’objectif de ce colloque organisé par l’ACSE et l’INHESJ fut de déconstruire ces oppositions infondées, artificielles que d’aucuns construisent à l’envi entre le « patriotisme économique », le libéralisme, la sûreté et la compétitivité.

Répétons-le, la sûreté des entreprises est régulièrement perçue comme une contrainte pour le développement commercial et l’innovation.  Bien loin de constituer une entrave, la protection des intérêts des organisations économiques devient aujourd’hui un levier de compétitivité. L’ensemble des acteurs de ce colloque, appartenant à la sphère publique et au secteur privé, témoignent d’une nécessaire prise de conscience : la préservation des hommes et des femmes de l’entreprise, celle du capital matériel et immatériel, sont des vecteurs stratégiques d’un développement pérenne du « business ».

Les pouvoirs publics ne s’intéressent d’ailleurs pas encore à cette problématique de manière uniforme. Ils éprouvent donc quelques difficultés à entraîner les entrepreneurs dans cette voie avec résolution et dynamisme. Claude MATHON, Président de l’ACSE, Avocat général près la Cour de Cassation, a souligné que peu de magistrats s’intéressent aux problématiques d’intelligence économique. Les chiffrent parlent d’eux-mêmes : L’ENM, sous l’impulsion de Claude MATHON, en forme 25 par an, pour un total de 8000 magistrats… Un certain progrès est néanmoins notable en la matière, puisqu’un colloque relatif au secret des affaires avait été organisé à la Cour de Cassation en 2013 à l’initiative du Président de l’ACSE. C’est pour développer cet effort de sensibilisation que le département sécurité économique de l’INHESJ a construit le label EUCLES en partenariat avec la Délégation interministérielle à l’intelligence économique (D2IE). Ce label a pour objectif de former des conférenciers en sécurité économique capables de sensibiliser à cette problématique les entreprises les plus modestes, ceci d’autant plus, comme l’a rappelé Gérard PARDINI, Directeur adjoint de l’INHESJ, que la sécurité économique englobe tout ce qui concourt au bien-être d’un pays – acception partagée par l’OCDE.

 

Protéger l’entreprise : un acquis ou encore un défi ?

Comme le nota Stéphane VOLANT, le Secrétaire général de la SNCF, l’intérêt de ce colloque est de rapprocher deux notions – la sûreté et l’entreprise – qui, de prime abord, pourraient apparaître comme étrangères. Le but de l’entreprise est de dégager de la marge, alors que la logique de la sûreté pourrait viser à restreindre l’activité afin de protéger des salariés, des produits, et du savoir-faire. Le grand enjeu consiste à faire passer la sûreté d’un « centre de coûts » à un « centre de coûts évités ». Avant même d’être un accélérateur de business – le colloque répondait à cette question –, la sûreté s’affirme en tout état de cause comme une condition indispensable au bon fonctionnement de l’entreprise. Dans des organisations comme la SNCF, expliqua Stéphane VOLANT, certains collaborateurs sont, pourrait-on dire, des chauves-souris : « regarde mes ailes, dit la chauve-souris, je suis un professionnel de la sûreté ; regarde mes pattes, je suis avant tout un homme ou une femme de l’entreprise dont je comprends les fonctions essentielles ». D’où sa conviction que la sûreté n’apparaîtra plus à l’avenir comme une contrainte, mais comme un appui déterminant, une aide au travail de chacun, et même une assurance.

D’où la nécessité d’une perspective particulière sur la fonction sûreté, soulignée par Jean-Luc MOREAU, Directeur Sûreté des produits du groupe NOVARTIS. L’entreprise a su s’adapter à l’environnement de la mondialisation, à ce « big bang contextuel », tout en conservant sa nature profonde : l’appétit de « puissance », et son corollaire, le culte de la performance. Elle a aussi aiguisé son instinct de survie : elle appréhende mieux les menaces parce que ses décideurs « consomment le renseignement stratégique et opérationnel » avec moins de fausse pudeur qu’avant, même si des progrès restent à faire. L’analyse des menaces, qui conduit à des prises de risque calculées, et par conséquent assumées, se situe désormais au cœur des processus décisionnels. C’est dans ce contexte évolutif qu’opère un nouveau directeur de la Sûreté – qui n’est plus nécessairement un haut-fonctionnaire ou un militaire en retraite. Les maître-mots de sa fonction sont résilience et anticipation. Il est le garant de la continuité opérationnelle, en aucun cas un frein à la compétitivité : un pragmatique, plutôt qu’un dogmatique. Dans cette perspective, la phrase de William Webster, ex-directeur du FBI puis de la CIA, et directeur du Homeland Security après le onze septembre, résume parfaitement notre problématique : « la sûreté, il y en a toujours trop, jusqu’au jour où il n’y en n’a pas assez ».

Très concrètement, ce type de modélisation de la sûreté, impose quelques principes clefs détaillés par Jean-Marc BERLIOZ, Directeur de l’éthique du groupe RENAULT, et François MION, Directeur adjoint de la Prévention et de la Protection du Groupe RENAULT. En particulier, Jean-Marc Berlioz a mis l’accent sur le fait que la Direction de l’éthique doit pouvoir librement exprimer ses avis et recommandations. Pour ce faire, elle doit nécessairement et directement relever de la Direction générale. Quant à la direction de la prévention et de la protection, elle doit s’établir et agir en s’organisant sur huit principes fondamentaux :

  1. La sécurité est une affaire trop sérieuse pour être confiée à des « amateurs ».

  2. Une conception horizontale de la sûreté doit prévaloir : celle-ci a pour mission de traiter l’ensemble des menaces internes et externes pesant sur l’entreprise.

  3. Il convient de privilégier la prévention, l’anticipation, en évitant le plus possible le mode réactif : il ne s’agit pas de résoudre des problèmes, mais d’éviter qu’ils ne se posent.

  4. Le Directeur de la sûreté doit être rattaché au plus haut niveau de l’entreprise (DG), afin de se faire entendre.

  5. La cellule sûreté ne doit pas être pléthorique mais constituer un noyau dur. Les rapports fonctionnels doivent prévaloir sur les rapports hiérarchiques, afin de responsabiliser l’ensemble des acteurs des différents métiers de l’entreprise. Il s’agit en effet de « dissoudre » la sûreté dans l’entreprise. L’intégration de cette fonction par l’organisation, donc par l’ensemble de ses collaborateurs, est le meilleur gage de réussite.

  6. La fonction sûreté est obligatoirement et nécessairement contrôlée. Il est indispensable de définir un cadre interne, par exemple via une charte de l’éthique, des codes de déontologie, de la gouvernance et de la sûreté etc.

  7. Il doit exister une complémentarité de l’éthique et de la sécurité. Sans son bras armé qu’est la sécurité, un directeur de l’éthique n’est rien...

  8. La rentabilité et la moralité n’entrent pas en conflit : ce n’est pas à l’entreprise d’être « morale », mais à ses dirigeants. L’entreprise, elle, fait du profit. L’enjeu est aujourd’hui d’arriver à démontrer que les mesures mises en place par la sûreté permettent des économies.

 

Protéger l’entreprise : un vecteur du développement

En présentant les activités du Commissariat général à l’investissement, créé en 2010, le Préfet Michel GUILLOT, Directeur du pôle territorial, a témoigné de l’intérêt du CGI pour les problématiques relatives à l’intelligence économique. Ceci prouve le caractère stratégique de l’enjeu pour notre pays, ainsi que l’interdépendance évidente entre la production de l’innovation et sa protection au sein des entreprises. A commencer par les plus petites d’entre elles.

Sophie LARIVET, Enseignant-chercheur et docteur en sciences de gestion, a insisté sur l’idée que la sécurité dans l’entreprise partage avec la sécurité routière l’impératif de l’éducation !... « On demandait à vos parents, expliqua-t-elle, de mettre leur ceinture de sécurité alors qu’ils avaient l’impression de ne pas pouvoir conduire avec ; de fait, ils ne l’ont jamais mise pendant quarante ans ; on vous a appris à la mettre dès votre plus jeune âge, et vous ne pouvez même pas penser à tourner la clef du contact sans l’avoir bouclée. Contrairement à une certaine idée générale, nous sommes tous ici convaincus que la sûreté concerne aussi les PME ». Dans un contexte de compétition acharnée entre les acteurs, où l’information peut être une arme décisive, les PME prennent conscience, à l’image des poids lourds du CAC 40, de la nécessité de protéger leur savoir-faire pour se prémunir contre des actions malveillantes.

Aujourd’hui, entre 15 et 20% des PME françaises pratiquent l’intelligence économique. 40% d’entre elles font de la veille mais ne vont guère plus loin. Ainsi, la prise de conscience est récente, ce qui provoque un certain optimisme, mais la pratique n’est pas encore assez répandue, notamment en raison d’un problème « culturel » face aux questions d’intelligence économique, contrairement aux pays anglo-saxons. L’ampleur des coûts supposés qu’implique la mise en place d’une sûreté efficace explique aussi le manque d’entrain de certaines PME à se doter d’un tel instrument. Une PME qui veut faire de la veille ne peut pas en effet s’abonner à toutes les revues professionnelles et bases de données… De ce fait Sophie LARIVET a salué avec enthousiasme la proposition de Jean-Marc BERLIOZ de favoriser des solutions de mutualisation d’un Responsable Sûreté et/ou intelligence économique entre plusieurs PME.

Bruno COTTE, Directeur général international du groupe SAFRAN, a quant à lui ré-insisté sur l’idée que la sûreté constitue un facteur de compétitivité. Pour le comprendre, il faut en revenir à des considérations précises. Dans le cadre d’un grand contrat de défense ou de sécurité à l’international, il faut prendre en compte les quatre facteurs suivants :

  • L’utilisateur, qui s’intéresse à la qualité technique du produit

  • Le prescripteur, comme la Direction des achats ou le ministère de tutelle (par exemple la DGA). L’intérêt de l’intelligence économique est ici d’aider à comprendre la structure du client, au sens large.

  • Le financeur, Direction des finances ou ministère du budget, qui s’intéresse au prix du produit.

  • Le juridique, qui se concentre sur la rédaction du contrat. L’enjeu est surtout celui du transfert de technologies.

Ainsi, pour obtenir un contrat, il s’agit d’être « un peu meilleur » que le concurrent, en jouant sur ces quatre facteurs. Dans cette phase de développement, la sûreté, via ses outils de veille notamment, permet d’aborder au mieux ces quatre dimensions.

Pour conclure, revenons exceptionnellement au verbatim et laissons parler, pour le plus grand plaisir de tous, Rémy PAUTRAT, Préfet de région honoraire, Délégué général de la CEIS (Compagnie européenne d’intelligence stratégique), Président d’honneur de l’ISIE (Initiative pour la sensibilisation à l’intelligence économique)…

« J’ai lu récemment que la phrase préférée de Steve Jobs, homme de business par excellence, était la suivante : « la meilleure façon de prédire l’avenir, c’est de l’inventer ». Au fond, c’est exactement ce qui a été dit durant cette matinée. Les hommes et les femmes impliqués dans les fonctions de sûreté, comme vous l’êtes, sont des inventeurs d’avenir. Il est en revanche étonnant, comme l’a rappelé Jean-Marc Berlioz, que la plupart des problématiques évoquées ce matin faisaient déjà l’objet de réflexion il y a vingt ans. Ne se serait-il rien passé ? Il est triste de constater, dans notre pays, une faiblesse dramatique (ou presque) de la pensée stratégique. L’absence de stratégie économique et notamment industrielle depuis quarante ans se traduit aujourd’hui par un manque de connaissances sources de prospérité pour les entreprises. Parce qu’on ne peut demeurer sur un constat pessimiste, je propose de rédiger un Pacte national de responsabilité en matière d’informations utiles aux acteurs économiques.

Pour répondre au contexte de guerre économique qu’Eric Delbecque décrit très bien, il faut faire simple : SOAR, c’est-à-dire une Stratégie, des Objectifs, des Actions, des Résultats !...

Nous faisons aujourd’hui face à trois évolutions :

  • La mondialisation, qui implique davantage d’acteurs, donc davantage d’adversaires, que l’on connaît moins bien et qui sont adossés à des systèmes de renseignement d’Etat – ce qui n’est pas sans fausser la concurrence.

  • La coopération-concurrence, selon laquelle les économies coopérantes, « nos amis », sont aussi nos adversaires les plus redoutables et les plus menaçants.

  • Le nécessaire éclatement de notre système français vertical de traitement de l’information, héritage d’une culture administrative hiérarchique d’un autre temps. Aujourd’hui, nous vivons dans une culture de l’échange, du partage du savoir, ce que les Anglo-saxons appellent le « give and take ». C’est cela qui détermine la valeur de l’information, matière première vitale, mais qui peut devenir une arme.

Concernant cette différence culturelle entre Français et Anglo-saxons, j’ai eu l’occasion d’interroger un jour un spécialiste du renseignement, ex-responsable du MI6 à Paris, devenu maître de conférences à Sciences Po. « Quelle est la différence entre l’intelligence économique française et l’intelligence britannique ? », lui ai-je demandé ? « Well, we do, you think », m’a-t-il répondu… « Nous agissons, vous pensez »… A méditer longuement…

L’intelligence économique n’est pas une science, c’est un état d’esprit. Davantage fondé sur le travail d’équipe que sur la hiérarchie ; vous pouvez tous, chacun où vous êtes, faire progresser cette idée selon laquelle l’appréhension lucide de l’information est indispensable à notre prospérité économique. Vous êtes, je le disais, des inventeurs de l’avenir ! Au travail !... »

Non

S'inscrire à cet événement